Littinéraires viniques » 2011 » septembre

J’AIME TANT LA DOUCEUR DE LA BOUCHE DES FEMMES…

Mallock et Guéritot. La femme et le vin.

Sous la tiédeur du soleil levant, je gonfle doucement.

Les pluies des derniers jours ont tendu ma peau épaisse. Je me prélasse comme un félin au réveil, et ronronne dans le silence de l’aube Aoûtienne. Chaque année que je reviens pendre à mon vieux cep tordu, je savoure ces instants d’avant le départ, d’avant la mort douce qui verra mes baies éclater, et mon jus odorant se mêler au sang de mes frères…

Je suis la grappe de pinot noir qui chaque année se réincarne.

Un raisin béni du Septentrion, qui renaît pour exprimer la beauté de ce sol puissant qui porte mon géniteur et lui donne vigueur … Las, les temps ne sont pas toujours fastes, qui parfois contrarient ma croissance, mais mon vieux père tordu en a vu d’autres depuis près de cent ans, il plonge ses racines au profond de la terre, et se rit des caprices des cieux ! Il a plus d’un tour dans son bois, et résiste sans peine aux pluies collantes, comme au soleil brûlant. Tantôt il me fait peau épaisse, petits grains ronds et charnus, tantôt il coupe les vannes, et préserve mon sucre des eaux surabondantes. Il me gâte et me préserve, à l’écart de mes compagnons, me protégeant ainsi de la toile insidieuse des champignons gris, qui sucent parfois, comme des vampires blafards, les jus exsangues de mes trop jeunes confrères. Oui, mon vieux ligneux est bois d’expérience. Bacchus l’inspire et me protège des rigueurs ambiantes.

Pour la quatre vingt huitième fois, je renais, et retrouve à chaque saison, les mêmes frissons, les mêmes émois. J’apparais, vêtu de fleurs, si petit, si fragile, éphémère, et le délicat parfum, qui vibre sous le nez de cette enfant charmante qui se penche vers moi, me trouble toujours autant … Et que j’aime aussi le temps des graines minuscules et dures, qui gonflent lentement au printemps, insensiblement, jusqu’à donner de beaux grains ronds. Seul, recueilli, je ressens ces forces qui enflent et m’inondent lentement, cette lymphe riche venue des tréfonds des argiles et des roches, ce suc, cette essence, la vie quintessenciée de ce terroir.

C’est que le ciel est généreux avec moi, qui me fait renaître à chaque fois au cœur de ce beau champ de Musigny. Sur le haut de la pente, entre les rangs, j’aperçois la toiture du Clos Vougeot qui ruisselle et rosit au jeune soleil matineux. A mon orient, le vent coulis, qui se glisse de la Combe d’Orveau, apaise mes grains échaudés. A ma droite, croissent mes frères en noble pinot des Échézeaux, de bons gars souriants. Au ponant, plus loin, invisibles, je sais que mes cousins de Bonnes-Mares, un peu fats, me jalousent parfois … Sur les terres Bourguignonnes, en temps de proche vendange, le moment de la transmutation approche. Bientôt la main agile d’une vendangeuse me détachera de mon vieux père, me déposera délicatement dans une cagette, rouge et propre ! C’est étrange, mais depuis que je vais et viens, au gré des millésimes, jamais une main autre que féminine, toujours délicate et douce, ne m’a fait passer de la vigne au chai. Le sort a voulu, depuis la quatrième année de ma souche, que je sois, bon an, mal an, la grappe toujours confiée aux mains, puis sans modération, mon jus, au plaisir des femmes sensuelles et gourmandes … Je me dis qu’un Trône puissant, tout près de Dieu, me protège sans doute, et que les pinots-frères, tout là-bas, dans la plaine qui longe la nationale, ne connaissent pas pareille félicité. Alors souvent je me recueille, au profond de mon fruit, me concentre, communie, pour unir dans mon sang à venir, les énergies telluriques et les ardeurs éthérées de l’Empyrée… Vous dire aussi combien la véraison m’est chère, quand les sucres cohobent lentement au cœur de mes grains, quand les roideurs adolescentes s’affinent avec l’âge, quand l’acidité stridulente des premiers instants mûrit sans surtout, tout à fait disparaître ! C’est l’âge où louchent les raisins, où les promesses de l’aurore regardent au couchant…

Le sécateur aux poignes rouges crisse au loin, dans les rangs proches.

Je l’attends et souris, confiant…

Me voici égrappé, mes baies roulent sur les grains de rencontre, de retrouvailles aussi. Sous le poids de mes frères qui se pressent contre mon moi pluriel, mes peaux cèdent. Le jour passant, lentement mon jus épais se mêle au ruisseau qui se forme. Libéré de mes formes, je ne perds ni âme ni conscience, je participe au grand tout, mais garde mes qualités propres. Je me prête aux unions sans me perdre. Oh, je sais que le lecteur ne peut comprendre, mais je suis sûr que les lectrices, elles, ressentent confusément ces subtilités étranges, quand aux détours de leurs vies, glisse sur leurs palais soyeux le jus de Musigny

Vient enfin le temps des alchimies vitales. Au long de l’hiver, elles vont faire de mes sucs, cet élixir divin que les femmes attendent. Dans l’obscurité de ma futaille, je travaille d’arrache-grappe à m’affiner, à développer mes flamboyances futures, sous la main douce et décidée de la maîtresse de chai. A contre-jour, dans les frimas de Février, je regarde sa pipette descendre vers moi. Elle m’aspire, pour mieux me relâcher dans le verre à large cul. Me rouler et m’aérer. Comme j’aime ça ! Alors je lui donne tout, mes fragrances, mon corps, qu’elle suce, écrase, et roule à l’envi. Encore et encore maîtresse, c’est aussi bon pour moi, que, je l’espère, pour toi. Au travers du cristal embué, je lui souris de tout mon carmin, je rutile, et déploie mes moirés pour la charmer.

Ses yeux brillent, son front se détend, je lui plaît, elle est satisfaite …

Viendra bientôt le temps de la patience, quand à l’étroit de mon sarcophage de verre sombre, anonyme dans la pile, j’attendrai de finir mes humanités. Alors d’ici quelques, mois ou années, les mains expérimentées de mes gardien(ne)s m’extrairont du tas, m’époussetteront, et colleront sur mon flanc propre ce beau nom : Musigny Grand Cru 2010 !

Il me faudra encore patienter, encore et toujours, m’améliorer, grandir doucement, me sublimer, pour qu’un soir, sur la nappe immaculée d’une table du monde, dans les lueurs roses d’un soleil couchant qui mettront à ma robe limpide des pétales de pivoine, un homme antipathique, me verse distraitement dans la coupe de cristal d’un beau grand verre altier. Je coulerai de toutes mes larmes grasses, et ferai aux flancs courbes, d’élégantes arabesques, harmonieuses comme rêves d’artiste. De grands yeux zinzolins, olives peut-être, ou céladons – à moins que perles de jade ils ne soient – se pencheront sur mon eau. Jamais ils ne sauront, que dans ce rubis pourpre des larmes couleront. Car je la reconnaîtrai la femme de mes rêves, qui traverse mes siècles, elle, à chaque fois différente, et pourtant toujours même. Je l’envoûterai de mes touches odorantes, je poserai sur le bout de son nez une violette humide, des fleurs et ma pivoine, la pulpe écrasée d’une cerise noire dans la poudre aiguë d’un joli poivre blanc, les effluves crémeuses, enfin, d’un criollo racé. Ses doigts effilés, qui tiennent tendrement la tige de mon écrin, trembleront à peine, rien que pour moi. Sans un mot, son soupir me dira « Je t’aime » …

Et je lui sourirai.

Mais voici que vient le temps de la mort douce, quand ses lèvres charnues convergent au buvant du verre, lorsque sa bouche s’entrouvre pour me mieux aspirer. Experte et mutine, elle aime à ce que dure le plaisir. Comme des quinquets labiles, ses yeux se ferment … De l’autre côté de la table, l’autre benêt, comme un paon fait la roue, criaille fadaises et lieux communs, mais elle ne l’entend pas. Je suis presque en elle … comme jamais il ne sera. Sa bouche est mon palais, je m’y love, tendre boa, enroule sa langue de mon fluide, l’inonde et délivre mes trésors. Sur ses papilles fragiles je dépose mes offrandes, mes fruits en coupe fraîche lui rappellent mes fragrances, je fais mon élégant, je suis son harmonieux qui la prend jusqu’au coeur, ma race la conquiert … Nous sommes un, enlacés dans sa coupe. J’exulte ! Le bellâtre innocent jacasse sa leçon, étale son savoir, crache les mots du vin qu’il a lus au salon. Mon amante est sourde à son mièvre babil, son long cou tressaille à peine, qui prononce la fusion du pinot élégiaque que je suis, et de sa chair précieuse. Me voici mort au monde et renaissant à sa vie …

Dans le fond du cristal, mes dernières gouttes attendent leur doux supplice…

Et je sais que toujours je la retrouverai.

EFONMODANTITECONE.

MOTS, HUMEURS, COULEURS, EN ROMANÉE…

Kats. Ryan Juli Cady.

Le temps serait incolore et s’écoulerait – serein – à la vitesse de la clepsydre ancienne, comme à l’amble de la plus rutilante des montres atomiquement pilotées ? Seule exception à la mesure, la démesure vulgaire de l’Oyster – il s’affiche plutôt qu’il n’affiche – qui compte les billets plutôt que les secondes. Les hommes inondent le temps de leurs babils bavards, ils l’habillent de grandes envolées, le tissent de murmures tendres, et dans tous les cas de figures, ils l’empêchent d’apparaître au grand jour sidérant du silence. Rien n’effraie plus les humains que le grand blanc d’un mot tu. La plus banale des conversations prend un tour dramatique, quand une transparence s’installe. Pire que tous les bafouillages, les énormités, les insultes. C’est que le temps qui se tait, c’est la mort qui ricane. Le Motus renvoie son Monde à l’inéductablité de la fin, et les autruches, la tête dans les sables mouvants des agitations souvent vaines, n’aiment rien moins que cela ! Le blanc les mets dans une peur bleue. Alors ils se bourrent à la blanche, pour oublier que l’aiguille les faucardera un jour. C’est alors qu’un ange passe, car l’ange se rit de la faucheuse, quand le primate craint la trotteuse. Sur l’écran blanc de mes nuits noires, le temps se fige.

A ma vérité, le temps est blanc.

Le sang est rouge écarlate quand il circule dans les artères de nos villes de chairs molles. Pourtant, quand l’inquiétude s’installe, quand la crainte griffe les boyaux, brassant la merde qui fait les yeux chassieux, quand la peur pousse le bout de sa mouillure jusques aux reins, le bipède se fait un sang d’encre, puis un sang noir. Comme un sang carmin qui aurait de la veine. Le rouge coule dans les veines et les verres, dans les ruisseaux des villes en feu, musarde en Musigny, mord la vie en Somalie, et se perd en alertes vaines.

A ma vérité, sang rouge vire au noir.

La Terre amoureuse est sinople étiqueté de jade et d’argent, elle pousse le bout de ses arborescences aux quatre cardinaux. Maltraitée, défoncée, irradiée, printemps venant, elle chante la vie en vert et contre tout et comble ses hôtes de ses pommes d’Amour. Mais le vert est aussi de rage et de peur, quand l’homme se l’approprie. La rage et la peur virent à la mort. Les asticots blancs tracent leur route dans les chairs marinées, molles et vertes d’envies inabouties.

A ma vérité, vert est pur amour rageur.

La vigne lilliputienne de Chassagne-Montrachet, microscopique dentelle verte Bourguignonne, noyée dans le vignoble hexagonal, lui même hors monde, vu des cieux, bras noirs aux griffes tordues l’hiver, verdoyante au printemps, qui s’empourpre d’érubescences progressives à l’automne, pour renaître, dans une flamboyante flavescente, jusqu’à mourir, exténuée, au bout de ses derniers feux rubigineux… Pour y dissoudre, avant que survienne la mort blanche, sang rouge et rage verte. L’ami Thibaut qui fait bon, Morey-Coffinet de son nom, a glissé, sourire muet aux lèvres, au creux de ma cave, sa « Romanée » 2006.

Le temps est venu d’y noyer les nuées de septembre…

Par une de ces alchimies fines que réserve le vin à celui qui s’en délecte, la bouteille embuée, du centre de la table, de son regard ensoleillé, dissout déjà les nimbus menaçants qui m’embrumaient à l’instant.

La parure citron de ce premier cru se moire de vagues vertes qui ondoient au gré changeant du verre tournoyant. Elles ont les infinies délicatesses d’une sonate de Scarlatti ces subtiles touches fleuries fugaces, qui laissent au premier nez une pure eau de chèvrefeuille. Puis vient le temps des fruits, velouté comme le saxo de Stan Getz, qui roule la poire mûre, l’ananas, pour finir au coing. Élégance extravertie de Chassagne la riche.

L’attaque en bouche est subtile, l’équilibre est son nom. Le vin se roule en bouche. Comme l’Oud d’Anouar Brahem, il enivre de son gras, il est riche et vif à la fois. Réapparaît l’ananas qu’affine la poire, ils s’étirent à deux et rebondissent sous le fouet du zan, et la lame acide qui finit d’allonger le vin. Une bouche digne de la plus voluptueuse bayadère, et j’en ai connues d’ondulantes par temps de grand blanc, sous la voûte Bourguignonne.. Et la finale, oui la finale, sans laquelle le plaisir est incomplet ? Marquée par le calcaire, elle s’installe, se resserre et lâche ses épices réglissées, doucement…

Le ciel cérule, les lourds cotons noirs des orages ont disparu. L’âme au diapason, je jubile, yeux clos. Sur mes lèvres qui sourient, ma langue se régale du sel de la vie…

EARCMOENTICIELCONE.

DE CALIFORNIE EN CASTILLON, IL COURT, IL COURT, L’HOMME DE RENOM…

Stéphane Derenoncourt. 26 Août 2001.

Deux grandes rides descendent de chaque côté de ses yeux de mer. Profondes comme des cicatrices, elles disent que son combat n’a pas toujours été facile en Bordelais. Avant que les batailles de la reconnaissance ne s’apaisent et qu’il puisse prendre racine et se poser, comme un « A » majuscule en Castillon, il lui a fallu trimer, et faire ses preuves, pour être reconnu comme l’un des plus grands vignerons-consultants de la planète. D’entrée, sans être fermé pour autant, le visage est viril et impressionne. L’œil bleu turquin ne livre rien mais regarde droit. Une force tranquille, en attente des premiers gestes, des premiers mots, de ceux qui le visitent. Quelques phrases, quelques souvenirs, les atomes crochent. Et le visage s’éclaire quand les yeux cérulent, quand au bas du visage, un sourire venu de l’enfance gomme les traces profondes des joutes âpres d’avant Castillon, et souligne les ridules, déposées par quelque oie maligne, au coin des paupières. Transfiguration… Quand l’enfant transparaît pour adoucir le visage de l’homme, c’est qu’il – l’enfant – n’est pas mort. Tandis que nous nous dirigions vers le chai, n’a t-il pas lâché, « Je sais d’où je viens, je n’ai pas oublié ».

C’est qu’il est descendu, de Bray-Dunes, petite ville de pêcheurs à la frontière Franco-Belge, jusqu’aux plus prestigieux châteaux (rive-droite comme rive-gauche et satellites) Bordelais, après une scolarité brève (que d’aucuns disent tumultueuse, « l’ado » n’était pas un agneau de pré-salé !!!). Porté par une sacré volonté, doublée d’une ambition porteuse et d’un travail acharné, Stéphane le rêveur est devenu «Derenoncourt-Consultants», qui accompagne et conseille près d’une centaine de propriétés … De Coppola à Bangalore. Au début des années 80, sac au dos et guitare en bandoulière, il musarde vers le sud, attiré par le soleil Marocain, s’arrête en bordelais, et se met à travailler aux lambrusques pour survivre… Autodidacte donc, qui a bourlingué à la vigne et au chai, l’homme s’est forgé de solides et multiples expériences, riches de toutes les galères endurées.

Bordeaux n’est pas «ville ouverte»…!

Il se met à nous parler de sa propriété…, le Domaine de l’A, acheté en 1999, une ruine complète, dit-il, qu’il a restaurée. Les belles pierres calcaires du libournais sertissent tous les murs des bâtiments, devenus les uns après les autres, cave, chai, bureau, salle de dégustation. Le domicile est une magnifique maison qui surplombe la plaine castillonnaise, comme celle de Verdi regardait le « Torrente Parma » … Les parfums qu’on y respire et l’atmosphère qui s’en dégage, parlent aussi de Stendhal et de son Italie rayonnante…

Le Domaine de L’A, c’est 13 hectares de vignes acquis progressivement, sur un sol qui a séduit le couple qu’il forme avec Christine, à Sainte Colombe, en Côtes de Castillon. Au moment où Stéphane nous rejoint, le Penseur de Nicolas Lavarenne nous happe et nous ravit : entre inquiétude et sérénité, entre songe et attention, dans la contention, selon Isabelle, de pensées tumultueuses, ou tout simplement géniales parce que portées par la philosophie terrienne de «O Fortunatos, nimium, sua si bona norint, agricolas»… et supportées par les barres qui le mettent en apesanteur. Belle préfiguration sculpturale, synthèse définitoire d’un esprit et d’une volonté. Celle de réussir. Rachats de vignes abandonnées, agrandissement progressif d’un Domaine… Ah oui, tiens ! et pourquoi Domaine de L’A ? « Parce que tous les mots qui nous plaisaient (on épluchait le dictionnaire…) commençaient tous par A. La lettre est donc une synthèse contractée de notre Ambition, de notre Amour, de notre Aventure… à Christine (sa femme) et à moi… »

En dégustant le beau fruit rond et dense du Domaine de L’A, l’évidence et la victoire coulent grassement le long des parois du verre. Victoire arrachée à bout de bras, pilonnée durant plus de 15 ans sur les machines viticoles, qu’il a promenées sur les chemins de la vie, en se désindustrialisant, pour n’être pas le ladre chevalier mais le servant des gents de Saint Emilion. Rançon de la gloire, sa signature respectée est partout sollicitée. « Je ne veux pas que mon nom apparaisse comme le garant promotionnel d’une propriété viticole ». « Si l’on me confie le rôle de conseiller, faut s’attendre à me voir bosser et à faire bosser ». Son combat, accompagner les domaines, les propriétés, qui savent mettre en valeur leur terre, et qui font que Bordeaux, grâce à eux, n’a d’identité que son terroir.

Stéphane a gardé de son parcours l’idée d’une coopération nécessaire et indispensable entre le chai et la culture de la vigne. Le vin est le résultat d’un « travail d’équipe » aux corps soudés, dont tous les maillons sont d’égale importance. Dans cette esprit, il a souhaité mettre en place un décloisonnement des compétences. Il est indispensable que le maître de chai maîtrise, comme le chef de culture, les travaux de la vigne, voire réciproquement…

Le domaine est un centre d’expérimentation et aussi une école pour les vignerons. Mais pourquoi le choix de ce terroir, pourquoi en Côtes de Castillon ? Christine et lui voulaient acheter… en rive droite ! Stéphane est un passionné de la rive droite. Saint Emilion est une terre de calcaires uniques au monde, les très fameux « Calcaires à Astéries » qui plaisent tellement à l’ex géologue Daniel, que les initiés surnomment, entre autres sobriquets, « Astérie l’Oligocène ». L’appellation Côtes de Castillon est récente : elle englobe un terroir intéressant qui ne supporte pas la médiocrité, d’une fausse réputation de rusticité… Certains vignobles, qu’il a rachetés, étaient délaissés. Il leur redonne vie, comme en pèlerinage vers les Terres Saintes non Emilionnaises…, avec un idéalisme généreux, lucide, vivant ! Bel itinéraire ; les cartes repères sont évidemment les tracés géologiques et le travail parcellaire, le viatique est le grain de raisin, goûté régulièrement. Voyage de la vie, du vin, rien qu’au Domaine de L’A, mais aussi tellement ailleurs … En Inde, au Liban, en Californie, en Syrie … Pour l’heure, Stéphane voue un culte aux divinités chtoniennes… (Caprice de star, évidemment …) et nous annonce un scoop. Il va nous présenter la vedette du Domaine de L’A dans le rôle titre : le Pigeur Manuel (un manche à balai planté sur une traverse trouée) ! Puis… dans les seconds rôles, Bacchus… et enfin, l’inévitable Pipette.

La cave (grande fierté de Stéphane), à la bourguignonne, petite, simple, voûtée d’un seul tenant…) nous accueille. Sous les bondes, dans les fûts, le millésime 2010, mâture. Les vinifications sont conduites en cuves bois tronconiques ouvertes, aux noms fleuris, « Acanthe, Magnolia, Passiflore… , dédiées à chaque parcelle ». Les baies ne sont pas foulées, elles deviennent « caviar… », image qu’emploie souvent Stéphane. Puis il nous dit que « Faire du vin, c’est facile… ». Nous sommes de bonne volonté, nous voulons bien le croire. Avec l’aide d’Einstein, le temps suspend son cours, la relativité, c’est extrêmement simple : « Asseyez vous auprès d’une jolie fille, une heure vous semble une minute »… Sans se presser, au creux de la conversation, Stéphane nous livre, mine de rien, ses Dix Commandements !

1. Des grains entiers, non foulés, tu vinifieras.

2. Des macérations pré-fermentaires à froid, tu ne feras.

3. Tu ne levureras pas.

4. A des extractions douces, tu procéderas.

5. Le piégeage manuel, tu préféreras.

6. Des vins sur lies, tu élèveras.

7. Aucun soutirage, tu n’accompliras.

8. Ni collage, ni filtration, tu ne commettras.

9. Par gravité, tes vins, tu écouleras.

Et enfin, et dixièmement :  En barriques, tu élèveras…

Simple, simple ? Vous avez dit simple… !

Le temps au Domaine de L’A est effectivement relatif. Il se fige, il se pétrifie comme le calcaire qui nous entoure, et tout devient limpide. Beau… bon… Comme la dégustation sur fûts des vins 2010… Les deux premiers échantillons (du même tonnelier Taransaud) proviennent de vignes acquises sur le plateau de Belvès, à l’origine une parcelle de vieilles vignes plantées à trois mètres, ce qui a nécessité de planter en rangs intermédiaires des jeunes vignes, pour réduire l’écartement à 1.50 mètres et pour obtenir une densité de 5500 pieds à l’hectare.

1- Merlot, vignes de onze ans : Nez doucement expansif aux senteurs douces de cerise et de fleurs. La bouche combine aux impressions de cerise, des notes précises de fraise et de framboise, d’une belle netteté, d’une grande fraîcheur, jusque dans la finale portée par des retours floraux, de rose en particulier.

2- Merlot, jeunes vignes : Un nez plus expressif que le précédent, aux parfums de fruits rouges, tellement frais, qu’ils paraissent mentholés. La bouche est pleine, gourmande, agrémentée des mêmes saveurs réglissées et mentholées. Les tannins sont d’une belle finesse, presque « crayeux ».

3- Merlot sur les vieux rangs : Le nez est peut-être plus discret, mais l’olfaction décèle des notes épicées, douces et amènes. La bouche est très fine, souple, aux tanins d’une grande subtilité. La finale, en fruits apothéotiques de framboise et de cerise, rappelle une dernière et longue fois, les épices respirées.

4- Cabernet Franc : Un beau floral, dominateur, au nez. La bouche ronde, pleine, armée de tanins serrés, d’une puissance domptée dans une construction allongée, dans une finale fruitée, irriguée par des flaveurs de fruits sauvages, d’épices et d’impressions salines rafraîchissantes.

5- Les vieux merlots (80 ans) : Le nez embaume les fruits écumeux, denses et capiteux, complexifiés de fragrances florales. La bouche est d’une onctuosité fine, sphérique, fraîche, au fruit pur de cerise, construite autour de tannins fins et serrés, enrobés d’une belle chair dense.

Tout cela fera sans doute un bel assemblage, qu’il est temps d’aller déguster sur les millésimes précédents. Tout doucettement, nous quittons le chai, pour la salle de dégustation… Située à l’entrée du domaine elle est simple, fonctionnelle, lumineuse, belle et blanche. Sur la paillasse, Stéphane aligne trois millésimes récents, de bonne, voire excellente réputation.

Domaine de l’A 2009 : La robe est profonde, avec des nuances violines, le nez est net, intense et très séduisant, sur des arômes floraux (pivoines et violettes), la boite à épices, les fruits variés ( cerises mûres, rehaussées d’une touche de cassis et de réglisse), l’élevage est en retrait. La bouche est charnue, avec des tannins élégants bien enrobés. Le vin s’installe avec autorité, le milieu de bouche est sphérique, dense, avec des saveurs fruitées gourmandes, relevées d’épices douces. La finale est persistante, veloutée, sensuelle, équilibrée, fruitée, épicée (dont le girofle) ; avec une petite note saline. Noté 16,5, note plaisir 17 dans ce millésime que Daniel aime beaucoup.

Domaine de l’A 2008 : La robe est un peu moins profonde que celle du millésime 2009, avec des reflets couleur pourpre à sanguine, l’olfaction est délicate et soutenue, avec des parfums floraux (pivoines et une note de violette), de fruits rouges (cerises), de fines épices, de très légères notes réglissées. L’élevage est discret. La bouche est élancée, avec des tannins fins, enveloppés d’une chair délicate mais serrée. Le vin prend de la consistance en son centre, au corps fusiforme et plein, rehaussé de fruits mûrs et expressifs. La finale est étirée, fraîche, précise, savoureuse (fruits purs, épices et réglisse), avec des notes salines nettes. Noté 16,5, note plaisir 16 et plus dans quelques années.

Domaine de l’A 2005 : La robe est profonde, avec un liseré de couleur sanguine à violine. Après une bonne aération, le nez est profond et pur, avec des arômes de truffes noires, de roses séchées, de violettes, de fruits noirs mûrs (cerises et mûres sauvages), d’épices douces et de zan. La bouche est veloutée, dotée de tanins finement tramés, enrobés d’une chair généreuse. Le milieu de bouche est plein, dense, très rond dans son dessin, avec une texture toujours aussi élégante, accompagnée de fruits expressifs, purs et épicés. La finale est longue, d’une bonne fraîcheur, intense, avec des saveurs de fruits variés, dominées par une cerise très pure, rehaussée d’épices douces et de notes salines. Un vin un peu plus évolué que celui dégusté en bouteille (75cl), il y a deux mois. Noté 17, note plaisir 16,5. *

Joli trio que ces trois vins unanimement appréciés, avec pour ma part, une petite préférence pour le 2008… Au mur de la salle, sur toute sa longueur, impressionnantes, alignées simplement, la troupe, presque complète des bouteilles issues des propriétés suivies et conseillées. Une seconde rangée en devenir, plus bas, sur la paillasse. Je me retourne, me lève et les détaille. Stéphane surprend mon manège, et me propose d’en choisir une. À la fin de la rangée du haut, une bouteille de « Les Carmes Haut Brion », l’une de mes premières amours Bordelaises, d’il y a … quelques lustres, un domaine complètement perdu de vue vers 1992, quand les prix ont commencé à flamber dans la région… Stéphane s’absente un instant et revient désolé, deux bouteilles sous le bras. Plus de Carmes en cave ! Il nous propose de goûter le remplaçant à l’aveugle. Daniel, « l’implacable » reconnaît le terroir, Stéphane déshabille la fillette : Château Allary Haut Brion 2008, (l’une des 2400 bouteilles produites), qui agita, il y a peu, le « microcosme Chartronnais ». Une parcelle de 1ha 31 au coeur du célébrissime Château Haut Brion, récupérée par son propriétaire en 2006. Un vin rare et délicieux, commenté par Daniel.

La seconde bouteille, c’est la bouteille « dentifrice », un blanc destiné à rafraîchir le palais, après les neufs rouges tastés. Un chardonnay, « Dolmen » 2009, cépage reconnu sans difficulté, du Domaine Belmont appellation « Vin de Pays » du Lot ! Surprise que ce chardonnay, frais élégant et long, que nous apprécions grandement (commenté par Daniel).

Deux heures et plus, ont semblé un quart d’heure, passées à cinq : Stéphane, Daniel, Isabelle, mézigue et… Einstein !!! Quand le temps se contracte, c’est que la compagnie est bonne. Nous repartons, les bouteilles des Châteaux et Domaines Alary Haut-Brion et Belmont sous le bras. Comme ça, simplement offertes, histoire de les finir à table, sans faire de bruit.

Stéphane, cet homme qui aime la fraîcheur des vins et n’en manque pas lui-même, devisant et paisible, nous raccompagne et nous quitte.

Coppola, le Liban, déjà, l’attendent …

* Les commentaires, texte en partie, et notations sont d’Isabelle et Daniel Sériot (Journal d’un passionné de la rive droite). Dieu, Marie, et Hadès reconnaîtront les leurs…

DU BOULARD AU LUPANAR..?

Léon Jean Gérome. Femme aux cornes de bélier.

L’implacable douceur de Bach, ordinairement, le berce.

Tout au fond de sa tête bat le cœur de l’absence. Dans l’air moite immobile, le silence de sa vie est têtu, qui lui ronge la « zona incerta ». L’Amour est morte. La douleur soulageante qui l’inonde, comme une rivière folle, l’effraie. Pics et abysses l’ont enfin convaincu qu’aimer – si fort qu’il en défaillait parfois – ce n’est en fait – une fois le temps des hormones gicleuses qui rongent la raison, passé – qu’être déçu et décevoir. « Alors croyez bien Madame que je vous décevrai… ». Cette réplique, si sombre et si belle, l’émeut. Il en est fier et se la psalmodie à longueur de larmes qui ne roulent que dans sa gorge. L’acteur et le public se mêlent en lui, vivent et se donnent la réplique.

Il s’écoute, souffre, et s’en repaît.

Jean-Eudes est de complexion fragile. Une tête un peu boursouflée – oreilles décollées, peau volcanique à geysers mous, dents fichues à la volée sur lèvres fines, immenses yeux dévorés par l’angoisse existentielle – qui repose sur un corps sans presque d’épaules – poitrine d’anchois, bras de criquet – mal relié, par un bassin trop large, à des pattes de gallinacée anémique qui lui font la démarche mécaniquée. Comme un kit mal monté. Dans ses petites années il chopait de solides roustes à la récré ! Qui ne l’ont pas remis d’aplomb pour autant. Enfant, il n’a jamais été lâche, bravant les plus forts sans jamais reculer, rougissant ses mouchoirs, ramassant, plus d’une fois sans se plaindre, les verres brisés de ses lunettes. Ni couard, ni mouchard. Une victime innocente de cruelle dame nature, la tronche couturée comme celle d’un lutteur de foire rêveur. Grosse tête sur cœur d’artichaut, il raflait les lauriers à l’école, et se faisait griffer les sentiments par toutes les petites nattes chiqueuses.

De l’école à l’université, il collectionna les sens uniques.

Jusqu’au jour…

Il sauta dans le bus à la volée, rebondit sur une replète qui ne cilla même pas et se retrouva à califourchon, face à deux grands yeux céladons effrayés qui battaient convulsivement des ailes. Au dessus d’un nez minuscule piqueté de son, d’une bouche circonflexe et d’une paire de seins doux, qui l’accueillirent fermement mais en douceur ! Troublé, Jean-Eudes bafouilla, le regard baissé, profitant au passage de l’étroite vallée d’entre les rondeurs, quelques excuses en Latin. Vous dire que J.Eudes en confusion passait illico au Latin – au Grec, à l’extrême – par un réflexe étrange qu’il ne s’expliquait pas. Sous le charme de cette roussette pimpante, il tomba illico en amour, un amour de clébard, inconditionnel et dévorant, auprès duquel les charmes de Circée sont amusettes. Deux arrêts de bus plus avant, Jean-E avait perdu deux kilos en abondantes suées odorantes. Trois furoncles tout neufs, gorgés et prêts à craquer sous l’ongle, faisaient triangle harmonieux entre front et menton. Il loupa son arrêt et ses cours. Les mioches de sixième ne lui feraient pas misère ce matin. L’esprit en éruption et les lunettes embuées, il se voyait déjà tout en haut de l’affiche de la belle.

Il la baptisa Olympia

Elle ondulait incroyablement de la croupe tandis qu’il la suivait de loin, comme un chien sa chienne. Sous la jupe de soie verte, ses rondeurs fermes remontaient en décalé charmant. Belles à mordre, à palper, à pétrir, à s’y coller pour ne plus les lâcher. La petite érection qui le surprit, permit à Jean.E, oublieux, de fermer sa braguette qu’il avait au vent. Les pieds, chaussés d’escarpins fragiles, continuaient à tricoter sur l’asphalte, suivant la ligne, comme les juments top-modèles, en défilé au cadre noir de Lagerfeld. La foule s’effilocha, les rues rétrécirent pour finir en impasse, au fond de laquelle Olympia poussa la porte d’un bousin noir aveugle. Au dessus de la porte étroite percée d’un regard grillagé, J. Eudes lut : « Bar du Cyclope Rougeoyant ». Sous l’enseigne et au travers du « Y » à la queue brisée, clignotait, sourdante, une lumière jaunâtre. L’impasse était ténèbres, seul le «C«v»clope», de son œil glauque papillotant, l’éclairait vaguement. Inquiet mais incapable de résister aux attraits de la rousse brasillante, J.Eudes repéra la sonnette au bouton crasseux collant, et appuya d’un doigt malhabile. L’oculus de bois noirâtre coulissa sur une pupille glaçante, dans un silence qu’il prit pour une menace. La porte s’ouvrit, après que la peur lui a gelé la peau, sur le faciès couturé et le corps bosselé d’un câpre musculeux qui s’écarta à peine. Il se glissa, yeux mi-clos dans la fente obscure, son nez frôla la poitrine du cerbère safrané qui dégageait une forte odeur, de celles, hormonées, qui flottent dans les salles de sport qu’il ne fréquentait jamais.

Au bout d’un couloir bréneux aux remugles punais, s’ouvrait une longue salle rectangulaire, couleur de ténèbre et de sang frais. Le plafond de lampas funèbre se reflétait sur le sol, laqué comme un capule. D’anciennes pyrées de grenat brut, cernées de sièges incarnats, comme des bouquets de fleurs vénéneuses, s’enroulaient autour d’une spirale invisible. Jean.E fila d’instinct au centre de l’hélice et se posa du bout des fesses. Autour de lui, les tables, comme des autels profanes, s’alignaient sur les fils d’invisibles rayons dont il était le cœur effaré. Au fond de la carrée, occultant un plateau bas de bois d’ébène, une épaisse courtine ponceau, creusée d’une fuscine nébuleuse inversée, ondulait doucement. Aux quatre racoins de la canfouine, des encensoirs débagoulaient des olibans musqués qui l’accablèrent peu à peu. La chimère d’un Toulouse-Lautrec à pieds de bouc, ricanant, et croquant à coups de fusain gluant, les courbes extravagantes d’un succube pervers aux mamelles difformes et à la culasse grasse dévorée de longs poils sombres, lui envahi l’esprit. Quelque chose de l’ordre du pouvoir glacé, comme une lame effilée, lui creva le ventre et l’immobilisa. Son corps lui échappait, et sa conscience n’était plus qu’écran docile sur lequel se succédaient, en salves répugnantes, des scènes de hautes atrocités.

Face à lui apparut un être crapoussin, nidoreux et pouacre, vêtu d’un bisquain moulant de poils noirs. D’une pince pâle aux longues serres griffues, il tenait un plateau pentagrammatique adorné de caractères irrévélés aux aphérèses absconses, sculpté dans un lourd aérolithe de jais étincelant. Le magot sinistre le regardait de ses yeux jaunâtres aux pulsations régulières. Il posa sur la table un grimoire épais aux ferrures anciennes, puis se figea et attendit. Une bonne cinquantaine de pages noircies à l’encre grasse et baveuse, alignaient, dans le plus chaotique des brouillements, un décourageant martyrologe de vins, sangs, lymphes et mousses mêlés.

Dans la pauvre vie désolée de J. Eudes, le vin était soleil, lumière ardente aux moires infinies, havre, voyage, exploration, aventure, découvertes, rencontres, orgasmes paradoxalement illimités, galaxies incandescentes, espoirs insensés, désirs inassouvis, envies corrosives, pulsions coruscantes… Oubliant les ondoiements charnus et troublants qui l’avaient ensorcelé à se perdre, contre sa volonté, en ce lieu, inquiétant pour le souffreteux qu’il était, Jean se plongea dans la revue des hypocras. L’atmosphère tropicale du bousin l’avait assoiffé. Il eut envie de Champagne, ne voyant nulle autre boisson possible en ce triste carrefour des plaisirs programmés. La carte était manuscrite, en gothique ornementé.

Du Boulard, ils avaient !! Du Boulard dans un lupanar ! Hasard des vies rimées ? « Les Murgiers » feraient affaire inespérée … Jean-Eudes avait la tarentule du vin dont il se délectait en solitaire. Pour se laver la tête de ses misères académiques aussi. Les vins déchiraient des espaces sensuels, dans lesquels il se perdait pour renaître, des mondes intimes dont il était le roi, l’empereur parfois, le démiurge toujours …

Le loufiat, hâve et compassé, déposa devant lui un généreux verre à vin de ce champagne (2/3 meunier, 1/3 pinot noir) issu des millésimes 2008/07/06, et d’un peu de vin de réserve. L’ambre pâle de la robe tranchait avec les couleurs violentes de la salle, et le fin cordon de bulles fines qui montait du fond du verre, comme la fumée d’un cierge pur, rassérénait son âme inquiète. Jean-E plongea tout entier dans la fraîcheur embuée de cette eau de vin, et la salle menaçante disparut. Voilà qu’il marchait entre les rangs des vignes au soir tombant, écrasant de son pas claudiquant l’argile sèche, parsemée de cailloux blancs que la nuit tombante ne parvenait pas à éteindre. L’air bruissait doucement sous le vent coulis, et calmait lentement les chaleurs de la journée. Le silence de la terre en prière l’apaisait, et les grappes dorées luisaient encore aux derniers rayons du soleil mourant. Les arômes subtils du vin le caressaient. Une petite pointe de pomme tiède, puis de cire, de poire, d’amande et de cannelle, suivie de fines fragrances de pamplemousse et de noyau de fruits blancs l’emmenaient au cœur de la félicité vinique.

Il ne voit même pas le rideau – qui s’ouvre sous une musique vulgaire – à laquelle s’enroule, seins offerts et croupe tremblante étalée, la roussette – fausse nubile – qui l’a entrainé en ce lieu. Son corps blanc et ferme trémule, ses lèvres entrouvertes, et humides d’une fine rosée d’eau de sang, psalmodient un cantilène obscène, une fine suée crémeuse la drape.

Mais J.Eudes, sous l’emprise salvateur de l’élixir champenois, poursuit son voyage, ignorant le spectacle torride. Devant l’indifférence du petit, Olympia accentuait ses déhanchements, ses cheveux de fils rouillés, tournaient autour de son visage pâle comme la robe d’un derviche en transe. La sueur suivait les courbes de son corps, et se glissait, en rigoles épaisses, entre les monts veloutés et les vallées enserrées de sa géographie intime. La musique enflait, son rythme s’accélérait, Olympia soufflait d’une voix de plus en plus courte et rocailleuse. Elle ahanait littéralement, elle crachait de lourds râles épais en graillons, ses yeux se retournaient, laissant apparaître l’albe pur de leur envers. La lumière baissait, seule une poursuite rouge la nimbait d’un halo fuchsia, elle éructait maintenant d’étranges grognements, rauques, profonds, effrayants…

Jean-Eudes se levait déjà, le regard aux cieux, proche de l’extase, porté par la grâce de ce vin de paradis. Le diable avait beau manipuler la belle comme une poupée de chair docile, exacerber ses charmes méphitiques, outrer ses sortilèges, la rendre irrésistible, rien ne pouvait plus troubler la pure sérénité qui soulevait Jean.E…

Il sortit de l’antre, le ciboire de cristal à la main !

Le Diable est séducteur, mais Boulard est divin…

Ami(e)s,

Que guettent les pièges noirs,

Et les périls fauves,

Qu’engendrent le malheur,

Point besoin d’aller à confesse.

Confiez votre âme meurtrie,

Aux charmes purifiants,

Des liqueurs dégorgées…

ELUXMOETERTINCOANEE.

FAISONS TAG-TAG PAR BEAU TEMPS…

« Tag » de Jean Michel Basquiat.

…Dehors à l’ombre des palétuviers à deux pas de l’Atlantique, allongé sur le dos,  je sens monter en moi le syndrome DSK (dans son k…) à cause du Morgonneux opiniâtre qui m’a collé dans cette galère, dans un de ces jeux à la mords moi le n… qui fleurissent dans la verte prairie Face-Bookienne où l’on croise aussi bien des gnous, des blaireaux, des pauvres petites jeunes et belles qui cherchent le portefeuille frère, des connards masqués, et j’en passe, que des fauves et fauvettes de haute lignée… Je ne citerai à ce propos qu’un céphalopode marin orphelin de sa moitié d’orange, coutumier de jeux de mots mémorables et buveur de vins, vivants mais parfois capricieux.

A l’origine de ce pensum, la très pétillante Eva, qui se remet depuis peu à rogner, de ses charmantes petites dents – encore presque de lait – aigües, son Nonos. Elle hurle, à qui veut la lire : « Taguez moi, taguez moi plus fort », formule étrange, voire ambigüe, gimmick de geek sans doute, auquel j’aurais donné un sens plus pénétrant si, par malheur pour elle, elle s’était trouvée, à mes côtés, à l’ombre des palétuviers côtiers !!!

Il m’importe donc de jouer à ce jeu hilarant qui consiste à répondre à des questions connes qui me rappellent une interview « croisée » (heureusement d’ailleurs que le croisement n’a rien donné…) entre une Beaujolaise d’obédience Anglo-Saxonne, animatrice de rassemblements productifs à la Baden-Powell-tendance-i-phone, et mézigue, le prétendu mal-embouché, interview orchestrée par l’homme qui aime à faire péter les pétards sur la Toile, le très sémillant Vindicateur, grand emboucheur de trompes en tous genres…

Bon, mais revenons à ce jeu charmant. Il faut, outre répondre aux questions, désigner cinq autres blogueurs (bien fait pour leur trogne), chargés de passer le témoin (coucou DSK..), histoire que le flambeau ne s’éteigne pas. C’est pourquoi, je désigne d’un annulaire, tendu et vengeur : Le couple des Diaboliques buveurs de Bordeaux (j’entends d’ici le tohu-bohu dans les « chapelles »), Le Suisse sauvage exilé, grand buveur de Riesling devant Bacchus, L’amateur de chèvres de toutes provenances (même de l’Est), la petite manieuse de bulles, au nez rouge, à l’ivoire blanc, au sourire doux et à la plume (je devrais dire le duvet…) légère. Et pour clore le chapitre des porteurs à venir de la lumière artificielle, je désigne, le meilleur copain de Milka !

Adonc pauvres gens, que je vous inflige derchef et sans aucune diplomatie, mes navrantes réponses à ces questions du plus haut intérêt (coucou DS…, non pardon, KouKou Kouchner!) !

  • L’avarice : Quelle bouteille avez-vous trouvé outrageusement bonne malgré un prix honteusement bas?

Toutes les superbes ou immondes bouteilles – gratuites – que j’ai eu l’heur de boire en compagnie d’amis, rares mais chers. Amis de mon coeur, si vous me lisez, puissiez vous me pardonner de m’être ainsi fait graisser gracieusement le palais. Et ne vous privez pas de m’inviter encore et encore.

  • La paresse : Quel vin n’avez-vous jamais goûté par flemme de vadrouiller dans X cavistes pour le trouver?

Tout d’abord, je ne vadrouille pas chez les cavistes, ils sont rares dans ma province. Lorsqu’il m’arrive d’entrer chez le caviste de mon coin, je le fais pour tailler le bout de gras, uniquement. Je connais les vins qu’il propose et je possède ceux qui  sont à mon goût. Aucune étiquette tendance à l’horizon le long de la paisible Charente, aucun vin dit « vivant », mais de bons, voire de très bons vins… Vive la flemme!

  • La luxure : Dans quel vin aimeriez-vous prendre un bain et faire des bisous (oui, il y a des enfants dans l’assemblée, on fait soft) avec votre moitié?

In first, les enfants ne lisent pas mon blog beaucoup trop emmerdant. Prendre un bain dans du vin, non merci. Le Sauternes, ça colle aux fesses, le Bourgogne, c’est acide, ça agace les muqueuses, le Bordeaux, faut y aller au lance flamme pour se débarrasser ensuite des tannins, les vins « Nature », ça mousse et ça chatouille entre les doigts de pieds. De toute façon, je ne copule qu’avec de la bonne grosse fermière Charentaise pas farouche, aussi, je mets du lait dans ma baignoire et je l’appelle « Cléôpatre » …

  • L’envie : Quel vin dégusté sans vous par l’un de vos amis ou connaissances vous a fait le plus envie (et enragé)?

La Romanée Conti 1964, en Jéroboam, que mon ami Bernard Arnault a bu au goulot, profitant que je vomissais dans les toilettes le magnum de Pétrus 1945 que j’avais sifflé en douce, pendant qu’il était aux chiottes en train de débagouler le Nabuchodonosor de La tâche 1947 qu’il…

  • La gourmandise : Quelle bouteille pourriez-vous siffler tout seul d’une seule traite ou presque?

C’est ainsi que je procède la plupart du temps, alors, vous dire laquelle ?  Sans doute une « James » 2005 de Jean Marc Burgaud.

  • La colère : Quel vin vous a tellement déçu que vous l’avez jeté de colère après l’avoir dégusté?

Je ne jette jamais un vin, je le reconditionne, je change l’étiquette, je rajoute un peu d’eau et je mets en vente sur E.Bay.. Si elle ne se vend pas, je l’offre à Daniel Sériot ou à Olivier Grosjean, selon ce qu’il y a dans le flacon …

  • L’orgueil : Quelle bouteille pensez-vous être le seul à pouvoir apprécier à sa juste valeur?

Exactement la question que je ne comprend absolument pas. Je ne vois que les vins que je bois dans mes rêves, parce que les rêves sont miens et que personne ne peut les partager…

Ah putain Martin, suis arrivé au bout de l’exercice.

Alors, voici voilà,

Du fond de la cambrouse,

Je vous salue.