SUR LA BRANCHE DROITE DE L’ÉTOILE.

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La nuit étoilée. V. Van Gogh.

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Sur la branche droite de l’étoile polaire le petit Prince conversait. Un humain qui serait opportunément passé par là n’aurait vu qu’un enfant soliloquant, pourtant la réunion était plutôt animée autour du sujet du jour « La pérégrination des âmes ». Toutes les grandes figures qui œuvrent à la bonne marche des mondes étaient rassemblées autour de l’enfant radieux. Tous ceux que les humains avaient révéré, ou adoraient depuis l’origine des temps, étaient là massés en foule bigarrée autour du blondinet translucide. En fait ils n’étaient qu’un, et seuls ces benêts d’humains croyaient, bon siècle mauvais siècle, à la multiplicité, et ces idiots de s’étriper au nom de Ahura Mazdâ, Thor, Quetzalcoatl et autres avatars !

L’heure était grave, tous s’interrogeaient. Sur terre les fourmis humaines, non contente de de battre entre elles comme des puces excitées sur les feuilles des rosiers, s’attaquaient maintenant aussi à Gaïa. Oui, d’un commun accord avec lui-même « Le Multiple en Un » avait fait sien ce nom. Un instant il avait hésité, le petit Prince lui préférait « La bleue comme une orange », mais l’avatar de deuxième rang avait eu beau insisté, plaidant la cause de la poésie source de paix et d’harmonie entre les homoncules, rien n’y fit et « Le multiple en Un » qui avait eu, mais peu de temps quand même, un faible pour la civilisation grecque, avait tranché pour Gaïa.

Mais quelle idée d’avoir créé, dans un moment d’ivresse mystique, cet essaim d’âmes innocentes, puis de l’avoir lancé, démuni de toute sagesse, dans les méandres sans fin du temps ! « Le M en U » avait cru qu’à se frotter à la dure vie sur terre, les jeunes âmes s’affineraient, accumuleraient les expériences, des plus atroces aux plus nobles, en tireraient les leçons, vies après vies, pour une fois venue la fin de la géhenne, accéder à l’immortelle sagesse. Alors « Le M en U » les absorberait pour en faire les guides de sa prochaine création.

Mais errare Deum est … Les nouveaux avatars travailleraient à suivre le chemin malaisé de la nouvelle fournée imaginée par « Le M en U ». Ainsi sur les voies impénétrables au commun des mortels, les humains devenus immortels poursuivraient l’Oeuvre Divine.

Tout cela aurait été bel et bien beau, mais … Oui il y a un mais, au fond du gouffre dense de l’incarnation les hommes peinaient à tirer les leçons de leurs ignominies, de leur férocité, de leur goût du pouvoir, et plus que tout, de leur absolue dévotion au veau d’or. Ils avaient beau inventer, église après église, dogme après dogme, repeindre au cours des millénaires « Le M en U » aux couleurs de leurs intérêts du moment, rien n’y faisait. Là haut dans les espaces infinis les Dieux en Un balançaient.

Les échanges allaient bon train entre de longs silences qui couvraient des siècles, parfois des millénaires. Ahura la lumière fulgurante brillait et chacune de ses paroles mangeait les ténèbres. L’éternelle lumière, transcendance des transcendances, voulait que l’humanité aille à son terme. Thor le colossal, à chacun des coups de son marteau géant, déclenchait de puissants éclairs qui faisaient trembler le cosmos et vaciller les planètes apeurées. Défenseur de l’humanité, il parlait d’exterminer les géants aux pieds d’argile érigés par les hommes corrompus. En un seul grondement de tonnerre il se faisait fort de remettre de l’ordre sur la planète bleue en déliquescence, et de renvoyer à la Matière Primordiale les irrécupérables. Quetzalcoatl l’enragé, ivre de pulque, grand dévoreur d’humains, agitait ses gigantesques plumes de serpent et hurlait jusqu’aux confins sidéraux, qu’il fallait d’urgence, d’un trait, un seul, exterminer cette engeance maudite. Le soleil lui même, ballotté par la force folle des agitations avatariennes crachait au travers des galaxies sidérées de longs tentacules de feu aveuglant, et nombre de galaxies effrayées se réfugièrent au fond des trous noirs. Le « M en U », l’omniscient, père de la création, se taisait.

Le minuscule Petit Prince, indifférent au vacarme, ce cillait pas. Au beau milieu du tumulte le fil d’argent de sa canne à pêche frémit, et le bouchon de pur diamant s’enfonça dans les ténèbres. Le silence s’installa quand il se mit à sourire de plaisir, puis à rire. Un gloussement délicat, un rire de perles, de pierres précieuses, de pétales plus chatoyants que des aurores boréales, un ruisselet de notes d’or et d’argent, d’orichalque et d’eau pure, cristallin à faire pleurer les anges, si beau que la musique des sphères, elle-même en oublia ses harmoniques !

Tout en bas, Elle et Lui, devenus Thibault et Wahiba, puis Foulques et Génevote, Ysoir et Béranger, Florentine et Zaca, accrochés au fil d’argent, muaient de peaux en peaux, lentement leurs âmes s’enrichissaient. Oui, ils étaient peu, très peu, perdus au sein de la multitude, qui, souffrances après souffrances, échecs après espoirs, inconscients de ce qui se jouait, s’évertuaient à surmonter les obstacles, attirés qu’ils étaient, comme de fragiles lucioles, par la promesse de l’amour rédempteur.

« Le M en U » l’omniprésent, la quintessence des quintessences, l’ultime recours, l’infiniment conscient, l’alfa et l’oméga, planait, plus léger que le plus fin duvet invisible, imprévisible, impénétrable et muet. L’enfant était l’Amour en Lui, fragile mais indestructible. Il ne regretta pas d’avoir appelé l’aviateur aux ailes brisées près de Lui. Non, foutre non !

Le petit prince ferma les yeux pour mieux y voir. Il s’élança comme un oiseau joueur au dessus des landes d’Écosse. Sur les hauts du vent hurlant le ciel était si bas que les nuages effilochés défloraient les bruyères. Les odeurs de sol mouillé, de tourbe et de suint de mouton lui parvenaient, et sur ses fins cheveux pâles l’air iodé de la mer proche accrochait des odeurs d’embruns. Et ses longs cils blanchissaient, s’alourdissaient sous le poids des petites bulles salées qui lui brouillaient la vue. L’air vif l’étourdissait un peu et il riait aux éclats. Oui l’enfant était joie, légèreté et amour tendre. Le jeu continua. Sous ses paupières il lui suffisait de dessiner d’autres paysages, alors il y était, tout simplement. Face à lui un vent de sable roulait sur les dunes, un vent orange venu de loin, qui surprenait tant le désert était jaune. L’enfant plongea, il aimait ça, raser les sols, épouser les surprises du relief. Il frôlait les amas de pierres grises, vert sombre, et même rouges, éparpillés sur l’immensité brûlante. Le soleil fouettait la terre et clouait toute vie au sol mais le petit s’en moquait comme de vêpres, il volait si vite et si près du sol qu’il laissait sur le sable des vagues régulières que les hommes ignorants attribuaient au vent. La tempête de sable l’enveloppa, les grains de silice le giflèrent, l’envahirent, mais cela ne le priva pas de vue pour autant, et il rit de plus belle quand un fennec caché derrière un rocher sursauta à son passage. Il s’arrêta net et plongea son nez dans la fourrure épaisse. L’odeur sauvage de la bête criant sa peur lui piqua les yeux. Il en pleura de plaisir.

Puis il vira et ses ailes diaphanes, invisibles aux yeux de chair, frémirent et chantèrent l’hymne des vies possibles, le ciel devint de jais brillant, les étoiles apparurent, radieuses à pleurer. Maintenant l’enfant planait aux confins des mondes connus, jouait avec les puits enténébrés qui relient les espaces et les temps. Le passé, le présent, l’à-venir ne faisaient plus qu’un. Le petit prince rayonnait, et de ses yeux d’émeraude pâle jaillissaient en longs jets de lumière intense les eaux translucides de l’amour. Et l’infini se révélait, et le « M en U » lui souriait. Les avatars se turent enfin.

Très loin de là, Elle et lui venaient de mourir, Wahiba pleurait, sans savoir pourquoi, Thibault qu’elle venait de poignarder, Béranger aux yeux crevés gisait dans la charrette, le sang de Zanca, sous les décombres de Venise, se mêlait à celui de Florentine. Les temps n’étaient pas encore venus …

Assis sur la branche droite de l’étoile, le petit prince fronça les sourcils puis sourit. Tout allait pour le mieux sur l’orange bleue, ça avançait bien. « M en U » devait être content, malgré les rugissements de ses avatars, Hollywodiens pour certains, Bollywodiens pour d’autres, sa création allait bon train. Enfin, vue de la branche droite …

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