LE VINÃS du VILAIN…

J’étais là, plutôt calme, paisible mais concerné et réciproquement, lorsque que la petite enveloppe que tous les joueurs de clavier – pas toujours tempéré –  connaissent, s’afficha au bas mon écran… Je la vis d’un œil distrait, occupé que j’étais à enrichir la littérature mondiale non aseptisée – douce maîtresse fidèle (ça ne court pas les rues) – que je m’enorgueillis de servir. Oui, de ma plume tendrement acérée, je caressais un texte de petite façon. Mes doigts couraient sur le clavier comme ceux, déliés, d’un petit Mozart de quartier, halluciné. Cindy Lauper me berçait de sa voix rauquement chaude, revisitant un vieux blues intemporel qu’elle portait à l’incandescence… Mes sens à moi, les miens «mine», qui ne sont même plus des souvenirs tant le grand âge les a polis, étaient paisibles, lovés, endormis, anesthésiés… Moi, lui, le jadis conquérant que les éléphants d’Hannibal avaient pris comme modèle, lui que l’on surnommait il y a des lustres l’Anaconda des Carpates, reposait endormi comme un spaghetti trop cuit, au creux solitaire de mon, son  jeans trop serré. Mais que sont devenues les belles, aujourd’hui endormies, qui râlaient extasiées entre mes bras musculeux, les hanches broyées sous mes cuisses de Charolais, la gorge râpée à hurler leur bonheur de vivre sous mon joug audacieux et impitoyable? Il était tard, la nuit silencieuse déroulait son taffetas de jais. Cindy se faisait brûler les cordes et susurrait un «Early in the mornin’» tendrement souligné par la voix de cajou du vieux B.B King. La «Lucille» du vieux Lion montrait ses dents de dentelle sonore, en riffs délicatement espiègles. Tout pour être bien, en harmonie avec les vibrations subtiles du temps suspendu de cette nuit, profonde comme une gorge de velours funéraire.

C’est alors que l’inénarrable Fausse Bonhommie palpita à son tour au bas très plat de mon miroir à pixels. Agacé par ces manifestations parasites, je laissai mon ouvrage en plein tissage et m’enquis, pressé d’en finir pour mieux y retourner. D’un clic rageur j’ouvris FB, découvrant ainsi qu’une charmante Argentine (parmi les innombrables groupies qui virtuellement m’assaillent jours et nuits) me proposait d’aller visiter sa pampa broussailleuse. D’ordinaire je néglige, or là, va savoir pourquoi (encore que la photo de la belle, son regard surtout..!) je la mis, prudemment, de côté. Je décachetai ensuite l’enveloppe virtuelle pour me voir proposer le VdV#30 *. Je lus en diagonale, immédiatement interloqué et très nettement, comment dire… revigoré par la prose suggestive des Bulots à Deux Têtes. Couillus les HEF-BAISE’S Brothers, me dis-je in petto! En voilà un sujet motivant qui va faire palpiter le Web morne plaine et les toiles d’araignées qui envahissent d’aucuns. Toi le premier vieux gars somnolent, me redis-je in duo petto. Par un miracle (donc inexplicable) insensé, les deux informations quasi simultanées n’en firent qu’une, s’emboîtant comme les pièces d’un puzzle potentiellement ardent. Ah, les ressources de… l’esprit humain sont insondables. Un tel sens de la synthèse convergente devrait à terme, le jour où l’homme se sera débarrassé de ses traders (bizarre j’avais pensé «travers»!) et autres avides marchands de moulins à vents, hisser l’Humanité au sommet de l’échelle de la Tolérance et de la Fraternité. Je ricanai un long moment et proprement interloqué, je m’agenouillai devant tant de sagacité de moi-même.

Banco me dis-je in trio petto, y’a pas à hésiter, aux VdV#30 tu te dois de fournir et du bon! Rassuré par la consultation de mon compte en banque, je contactai la Chica qui me dit se prénommer Passionnata et lui annonçai mon arrivée par le premier vol. Là-bas me dis-je in-quarto petto, si t’as bien senti le coup, ce sera feu d’artifice et viande charnue à gogo. Bon pour le moral et les VdV#30 réunis! Ah là là, me dis-je requinqué in quéquetetto petto, que ne ferais-je pour honorer le vin des Bulots… en attendant mieux.

Confortablement assis mais à-moitié endormi, je survole les Îles Malouines et me dis in sex-toto petto que ça commence à sentir bon les chevauchées Patagonnes. Ha, caracoler à cru, accroché à la crinière humide d’une cavale sauvage! Les éperons aiguisés, la touffe sous le vent des cimes, les ongles enfoncés dans le gras de la bête non sulfitée, un régal Nature-Bio et assurément dynamique! Au dessus de ma tête, dans mon bagage-cabine en bambou de Sumatra mélaminé, étanchéifié à l’extrait de Bonobo, repose une belle, amoureusement emmaillotée par mes soins. Une très charmante Castillane à la pulpe tendre, fraîche, humide et généreuse sans doute? Une Señora patiemment élevée plus de six ans par Don Rafael López de Heredia y Landeta en Rioiia Alta dans la bonne ville de Haro. De Tempranillo y Garnacha y Grociano y Mazuelo vêtue, la Graciosa du millésime 2000, devrait aider à donner, à l’instant où le monde bascule, ce qu’il faut de folie pour conquérir la gaucha

De Buenos Aires à Paraná dans la province d’Entre-rios, cinq cents kilométros vite franchis, juste le temps d’une saillie de puce dont l’hôtesse de l’aérodyne à hélices fait les frais dans les courants d’air des Andes (?), coincés que nous fûmes (elle surtout) comme deux embryons de loutres enragées dans les toilettes façon utérus de souris, et hop, me voici débarqué, charmeur défraîchi, frétillant, requinqué et prêt à tout, voire plus. Au sortir de l’aéroport, au loin, à contrejour, nimbée par le soleil couchant, ELLE¿ Vêtue au chausse- pied d’une robe rouge sang de taureau, la lèvre éruptive, l’œil noir profond comme un lac volcanique, elle se tient droite, fièrement, la main appuyée sur ses reins cambrés. A ses côtés, une petite boulotte, raide, courte et lourde du bas, taillée dans une andésite de l’Aconcagua et dont les hautes pommettes parlent l’indien des hauts plateaux, s’accroche, mâchoires et doigts serrés, au licol d’un Criollo à la robe Isabelle, aussi nerveux qu’elle semble placide. A sa taille, enroulées et paisibles, des boléadoras se balancent. Une onde glacée, sans raison apparente, me traverse furtivement le corps. La vision de l’Abbé Faria dans son cachot humide de l’île d’If l’accompagne, et je regrette le temps d’un battement de neurone, de ne pas être à ses côtés…

Passionnata me reluque l’œil mi-clos comme une maxi maquimignonne experte. Sous ses longs cils épais, une lueur corrosive sourd comme la lave bouillonnante d’un volcan éructant. «Hola que tal¿», m’assourdit-elle d’une voix rogommeuse, « Te presento mi amiga Chupa». La naine épaisse qui l’accompagne ne bouge pas d’un centimètre, caressant d’un doigt court l’une de ses bolas. Me vient l’envie subite de la planter à coups de massue sur l’Île de Pâques! Chupita s’ébroue subitement et montre d’un geste avorté, deux autres Criollos à l’arrière plan. Je crois comprendre que le Pie au regard torve m’est destiné tandis que la robe alezane du troisième, dont les muscles tressaillent sous la peau tendue de veines épaisses, porte sur le dos une selle de cuir ouvragé au pommeau saillant comme un épais bouton, faite pour protéger la culasse tubéreuse de la flamboyante Argentine moulée dans son fourreau écarlate. Dans mon esprit surchauffé plane le spectre de l’AVC foudroyant. In septuo petto, je lacère de mes dents acuminées la levantine diaphane tendue à craquer sur les hanches épanouies de l’odalisque. La vision des globes charneux jaillissant du bombasin, délivrés de leur prison soyeuse, et dans la fente desquels frise un andain compacté qui s’ouvre sur une luxuriante vallée – il me faut l’avouer – m’épouvante un peu! Dieu ne me sera d’aucun secours, puisse Éros m’inspirer, que le bon père Sigmund me protège de cette polymorphe vorace!

«¡ Vamos changuito! Ahorita mismo te llevo a la pampa, que alli te tengo preparado un asado de ternero al palo. Buena carne para ti, con  musica de Carlos Gardel. «¡ Ay! Francesesito querido!». «¡ Puta Madre!» m’entends-je expirer in octuo petto, «¡ Qué caliente  va estar esto!» Le long de mes muscles lombaires tendus à l’extrême, une sueur passablement hormonée qui me fait sourire nerveusement, se met à couler à grands flots…

Le vent souffle, en courtes rafales hargneuses, sous le belombra décharné dont les branches courtes et bistournées se découpent sur le ciel à l’orage. Les criollos tondent avec méthode l’herbe des pampas comme des coiffeurs tétrapodes. Le crissement des bromes dactylées, broyées sous leurs mâchelières épaisses, résonne – atonal – sur la basse continue que tient l’aquilon. Sur les piquets de bois brut, des quarts de bœufs rôtissent. Les graisses butyreuses gonflent, grésillent et éclatent en longs jets évocateurs. La vue de ces axonges brûlantes que la chaleur façonne, fascine Passionnata dont les doigts raidis massent convulsivement les chairs ardentes de ses tétasses aux trayons turgescents. D’un mouvement brusque des hanches, elle se tourne vers moi. Ses mamelles ballotent et la lave coruscante de son regard hypnotique me foudroie, comme un moineau anémique sur une ligne haute tension! Je tombe à la renverse, littéralement sidéré. Ma conscience vacille. Au dessus de moi, la pélasgique amazone déchire, d’un geste convulsif, la fine pelure tendue à en culer, de son angusticlave dégoulinante de désir glouton et s’enduit la poitrine de chimichurri gluant. «¡¡¡ Cóme me !!!» bave t-elle!  Mais comment vais-je pouvoir besogner cette Papagena barbare avec ma petite Flûte Enchantée me demandé-je, in nonuo petto, avant de m’évanouir pour de bon…

La chaleur de la lampe de bureau renversée sur mon bras gauche m’a roussi les poils et m’a rosi la peau. Ma tête, renversée sur mon bras droit est douloureuse, mes cervicales, raidies par ce sommeil comateux, craquent quand je me relève, hébété. La bouteille de Viña Tondonia, patiente, n’a pas bougé. Imperturbable comme une duègne blasée, elle attend que je veuille bien l’honorer. Carafée ce matin, elle repose et se gave d’air dans son cristal. Les reflets de la lampe l’irradient et sa robe de rubis patiné joue avec la lumière chaude. Il est quatre heures du mat, six heures de sopor visqueux me dis-je in dixtuo petto. Étrangement j’ai soif de vin frais et d’air doux. D’odeurs subtiles et fragiles aussi. Le vin m’exauce. Fruits rouges sous la rosée du matin, cerise mûre, pivoine fragile au sortir d’une fine pluie d’été, autant de fragrances vibrantes que rehaussent et magnifient des parfums de vieux cuir, de sous bois au matin d’un automne roux, de chocolat noir aussi et de tabac. Un nez complexe, fondu, élégant, racé. En un mot, DISTINGUÉ.

Le fumet presque disparu d’un taureau au bout de sa volte, pourtant subsiste en tête du bouquet…

Est-ce cela, amplifié par ce texte à écrire pour les VdV#30, qui m’a assommé? Peu importe désormais, la bouche m’appelle. Ai-je pu un jour avoir aussi soif de finesse, de douceur et de tendresse de vin qu’à l’instant, me suis-je une dernière fois esclaffé… in sesquicentuo petto! En préliminaire, mes lèvres reçoivent l’offrande, tout d’abord demi corps, de ce Rioja d’altitude. Fluidité de la matière et fraîcheur me caressent les petites éminences coniques qui saillent sur ma langue papilleuse en prière. Puis le demi-corps se fait chair pulpeuse et fondante qui libère un orgasme de flots fruités rouges, tendres et mûrs comme une brassée goûteuse de bécots goulus. Ça roule en bouche et palais, ça serpentine autour de la langue, ça enflamme le corps et l’âme. A l’avalée, le vin s’étire comme la belle au réveil qui suçote le chocolat amer qui enduirait un pruneau… La finale pulse longtemps dans ma gorge apaisée et dépose sur mes muqueuses à vif, ses imperceptibles tanins polis.

Ne cherchez pas la suite de cette histoire ébauchée dans vos souvenirs, dans votre présent non plus, et moins encore dans votre avenir…

Elle m’appartient.

* Vendredis du Vin N° 30.

EVIVAMOARGENTICOTINANE.

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