Littinéraires viniques » 2018 » janvier

OTERO MIE, OTERO TOI.

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L’Otéro recréée de La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Elle a dansé la belle, le cygne en bayadère

Ploie, ondule, elle brûle, seins de satin lent,

Aux pampilles fragiles s’accroche la lumière,

Les couronnes vacillent sous ses charbons ardents

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Ses hanches lascives et ses jolis bras blancs,

Ses yeux aux puits profonds, de grands trous noirs mortels.

Un frisson dans la salle, les Princes sur le flanc,

Sur les planches elle est nue, fragile elle est si frêle.

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Entre ses doigts graciles, sous ses ongles incarnats

Les Louis d’or grondent, le sang gicle à longs jets,

Les barons, les comtes, les gredins, les malfrats,

Maharadjahs et rois, se traînent à ses pieds.

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Sa bouche, sa lèvre chaude, l’ivoire de sa dent,

Sous les plumes elle s’agite, volent les falbalas,

A ses oreilles nacrées, coquillages ou diamants,

Otero mie, Otero toi et, puis s’en va …

ANTUNINA ET ANGHJULA-MARIA.

JJ.TRYSKELL

Crédit photo : J.J Tryskel.

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Les hommes avançaient en silence. Chacun connaissait sa trace, son poste. Depuis des années ils chassaient ensemble. Ghjilormu, debout sur un promontoire rocheux, attendait que passent les bêtes débusquées par les traqueurs. Ce montagnard robuste à la silhouette massive scrutait la lisière de la forêt, attentif aux craquements et autres bruits significatifs qui pourraient annoncer l’approche des sangliers en fuite.

Ghjilormu, patriarche bien connu, propriétaire terrien influent, ardent défenseur des traditions locales, n’était pas homme facile, sa voix comptait au village. Il vivait dans une grande vieille maison, propriété de la famille depuis que la Corse est Corse, autant dire depuis toujours.

Non loin de San Gavinu di Carbini, le minuscule village de Pacciunituli est le berceau de la famille Agostini d’après ce qu’en dit le vieux Petru U Cantonu, l’ancêtre, dont l’arrière grand père connut, selon son propre arrière grand père, mais il y a bien longtemps, avant que l’arrière grand père de l’arrière grand père soit, ne serait-ce que près d’être conçu, Gallochio Agostini qui fut de ceux qui posèrent les premières pierres de la première maison de lourd granit, de Pacciunituli.

Ghjilormu, lui, avait épousé, voici quelques décennies, Rosa-Linda la fille ainée de Dumè Agostini, descendant de Gallochio, et depuis lors, il s’était installé à Pacciunituli, jusqu’à en devenir le plus vieux propriétaire terrien en activité. Après bien des vicissitudes, à force de patience, Rosa- Linda et lui avaient enfin eu une fille, joliment prénommée Anghjula-Maria. Pour elle, il rêvait d’un beau mariage avec le fils d’un de ses amis. L’enfant détesta d’emblée la chasse. Quand son père, en tenue de battue, se dirigeait vers le râtelier pour décrocher son fusil, la petite se sauvait et refusait de l’embrasser.

L’enfant avait grandi sur les flancs des montagnes qui entourent le village. Autant ses parents étaient de teint mat et de cheveux noirs, autant Anghjula-Maria avait la peau blanche et la chevelure ensoleillée. Les enfants du coin disaient même, tant elle était blonde, que le soleil se cachait dans ses cheveux. C’était une cabrette vive et joyeuse, le bleu cinglant du ciel des cimes habitait ses prunelles, elle marchait peu, courait tout le temps, sautait de roche en roche, se glissait, souple et vive, entre les châtaigniers, les chênes verts et les pins laricci de la forêt d’Ospedale et galopait comme une fée des bois jusqu’au col d’Iddarata. Là, elle grimpait, poigne ferme et fesses légères, jusque dessus le plus gros des blocs de granit. Ce n’était pas n’importe quelle roche, c’était la sienne, du moins en avait-elle décidé ainsi. Elle lui avait donné un nom : Baluffu, et c’était dans le corps massif du granit qu’habitait le génie qui gouvernait la montagne, le col, les bois, toute la zone du village et les alentours, très loin, jusqu’à la mer. Elle ne se hissait jamais sur le rocher avant d’avoir, à voix basse, échangé des paroles mystérieuses, des sortes de roucoulements psalmodiés, doux et apaisants, avec le génie. Puis elle grimpait, s’asseyait sur le granit, chaud ou froid selon les saisons, et, le visage entre ses mains posées sur ses genoux couronnés, des heures durant, elle observait en silence la forêt qui coulait comme une eau verte jusqu’à la plaine tout en bas.

Entre eux, à voix basse, les villageois la disaient étrange, ce qui ne les empêchaient pas de l’aimer, car,  en toutes circonstances, elle était souriante, serviable et affectueuse. C’est ainsi, que spontanément, elle portait à bout de bras, tout en papotant gaiement, les sacs des grands mères essoufflées par la charge, le longs des ruelles pentues. Pas avec toutes, mais avec certaines qu’elle aimait plus que d’autres elle entrait dans les maisons, aidait à ranger les courses et partageait avec « i minani » limonade et gâteaux.

Antunina était sa préférée. Toute petite, sèche et noueuse, vêtue hiver comme été d’un tablier bleu à carreaux, son visage sévère, ridé comme une poire tapée, fendu de deux lèvres fines qui lui faisaient un bouche en forme de cicatrice grisâtre, n’avait rien d’avenant. Ses yeux, qui semblaient ne pas voir le monde, brillaient d’une lumière vive. Elle vivait seule, un peu à l’écart, dans une petite maison  de poupée, à la sortie du village. Antunina parlait peu mais aboyait souvent d’une voix rauque aux sonorités caverneuses, et personne ne répondait quand elle lâchait trois mots. Elle avait bien été mariée, son mari, « u banditu pastore » comme elle l’appelait, avait disparu un beau soir d’il y a fort longtemps et n’avait jamais reparu. Les anciens prétendaient qu’il se serait agit d’une sombre querelle à rebondissements multiples, dont « le bandit » aurait été la dernière victime. Son troupeau de chèvres s’était envolé lui aussi. Les jours de grand vent, le ciel bleu sombre roulait de gros nuages en meute. Quand le temps était à l’orage, l’azur prenait des teintes orangées, les nuages noircissaient en se rassemblant. Les quelques anciens, devisant sur la place du village, tenaient leurs chapeaux d’une main, et de l’autre pointaient le ciel menaçant. Les cumulo-nimbus gorgés d’eaux prêtes à tourner au déluge, éclairés par les premiers éclairs qui violaçaient les cimes avoisinantes, dessinaient sur l’écran du ciel noircissant de furtives silhouettes simiesques. A un moment ou à un autre, juste avant que s’ouvrent les ballasts célestes, l’un d’entre eux, le doigt tendu vers les cieux irascibles, se mettait à crier :  » Ghjuvan’Cameddu e iso capri » !!!! Alors tous, riant à pleurer, s’en allaient à l’abri du bistro tout proche, histoire de vider quelques canons de piquette, en attendant que les trombes cinglantes aient fini de laver le ciel. L’orage passé, le firmament devenait bleu, un bleu délavé, très clair et lumineux, mais cela ne durait pas, il revenait très vite au cobalt des ciels d’altitudes.

Ghjilormu fatiguait un peu. Rien ne bougeait sous les bois. De temps à autre, sous le poids des traqueurs, des branches mortes craquaient, les chiens, affolés par l’odeur des sangliers proches, geignaient par moment. Il commençait à s’ennuyer ferme. Une fraction de seconde, il crut apercevoir la silhouette de sa fille passer au galop entre les pins. Il tira par reflexe et cassa quelques branches. Sans doute avait-il somnolé un instant. Alors il se mit à faire les cents pas. pour chasser les fantômes. De l’une des poches de sa veste de chasse, il sortit une cigarette tordue, à demi vidée, qu’il regarda longuement avant de la porter à sa bouche. Elle pendit un moment, accrochée à sa lèvre inférieure, puis il la reprit pour la remettre en poche, mais le papier était collé. Il tira un bon coup et la peau fine craqua. Un filet de sang coula sur son menton soigneusement rasé. Ghjilormu s’essuya en soupirant. Sa lèvre continua à saigner. Faiblement mais continûment. Rien jamais n’y put faire. Le médecin eut beau prescrire ci, ça, et encore d’autres onguents, pilules et gélules. Sans résultat. Il s’y habitua. Cela dura, les gens le surnommèrent « U Fazzulettu ».

Bras grands ouverts, Anghjula-Maria s’efforçait de faire le tour d’un très gros vieux laricciu. En trois fois elle y parvint. Elle faisait ça quand elle montait à Iddarata. Elle en choisissait un, jamais le même, mais toujours un pin, à cause de l’odeur de la sève qui sourdait un peu partout des bourgeons et des blessures du tronc. Mais il fallait qu’il soit gros, solide, bourré d’énergie, des racines à la cime. Adossée au tronc, elle fermait les yeux, attendant qu’une chaleur subtile lui prenne les reins. Alors elle se confiait au conifère, lui racontait ses joies comme ses chagrins, puis chantonnait, une mélopée inventée, faite de sucre et de caresses. Une brise légère, fraîche, même par grande chaleur, lui caressait le visage, et le bruit complexe de la forêt lui répondait. Il n’y avait certes rien à comprendre, pourtant cela la soulageait, l’apaisait, il lui suffisait de s’ouvrir à l’incompréhensible pour que cela advienne. En grandissant, elle venait d’avoir quinze ans, ses perceptions subtiles s’affinaient. Assise, le dos appuyé contre l’arbre, elle posait ses mains nues sur le sol, sur l’herbe, les aiguilles, la mousse ou la terre nue – oui, surtout prendre la terre nue à pleine mains, voire, si possible, les y enfoncer – et cela décuplait ses sensations. Le contact avec l’énergie vitale dégagée par le tronc était si fort, si généreux, qu’elle croyait par instants ne plus toucher le sol ! A plusieurs reprises elle manquait défaillir quelques secondes. Quand elle se relevait, la terre vibrait, ses perceptions étaient modifiées. Pendant quelques minutes, elle voyait le monde en infra rouge, elle entendait, mais un peu seulement, les vibrations douces de l’inaudible. La faune ne se cachait plus. Parfois même, elle gardait de ces moments vertigineux, le souvenir éblouissant de véritables assemblées d’animaux qui l’entouraient en silence.

Antunina initiait Anghjula-Maria à de petites activités. Elles cuisinaient, cousaient ensemble, faisaient mille choses. Un après midi d’hiver, la neige tombait en flocons épais sur le village, la vieille dame, sanglée dans son tablier, prépara une étrange mixture. Elle broya et mélangea, force racines pilées et herbes fraîches diverses, dans un bol de pierre rempli à demi d’eau chaude, puis y ajouta une louche d’acqua vita, une tasse de farine brune et quelques baies de couleur. Quand la pâte verte, onctueuse et crémeuse, longuement malaxée, devint lisse et brillante, elle marmonna à voix basse, penchée au-dessus du récipient de granit, une longue litanie mélodieuse, dans une langue inconnue que la jeune femme ne comprit pas, mais qu’elle prit pour la langue des fées. Toutes les deux en avalèrent une bonne cuillérée. Quand Anghjula-Maria se réveilla, elle découvrit, qui la regardait de ses grands yeux de jade vert d’eau, une jeune femme brune au teint mat et à la chevelure aile de corbeau. Celle-ci avait le visage dur, mais dans son regard brillait une grande douceur compréhensive. La maison d’Antunina avait disparu. Toutes deux se trouvaient au profond de la forêt d’Ospedale, assises, face à face, sur un tapis d’aiguilles sèches. Tout était parfaitement silencieux et baignait dans une lumière vive, à l’opalescence chaude et rassurante qui pulsait lentement. La jeune femme brune parlait, ses lèvres formaient des mots silencieux, qu’Anghjula-Maria entendait pourtant, mais ne comprenait pas. C’était une musique informe, sans les respirations habituelles qui fragmentent les langues humaines. C’était comme le gazouillis cristallin des ruisselets de montagne, avant qu’ils ne tonitruent de leur voix de torrents fougueux. C’était si beau, si nourrissant, si plein d’amour calme et évident, que la jeune fille pleura des larmes de joie, des grappes de pleurs, sucrées comme les raisins mûrs de la mi-septembre. La création la possédait et lui enseignait ses secrets.

Antunina mourut subitement quelques jours après. Un matin d’hiver, sous un ciel de glace aveuglant, Anghjula-Maria la trouva, appuyée à un vieux chêne vert. Resplendissante, les joues rouges et les lèvres roses, elle souriait à l’invisible. Autour d’elle, mortes, rassemblées en cercles concentriques sur l’herbe gelée, autour d’Antunina, des centaines de chauve souris venues dont on sait d’où, d’autres, vivantes elles, accrochées en grappes, les ailes repliées, aux arbres alentour,  semblaient attendre qu’on la découvrit. Personne ne s’étonna. Ce n’était pas la première fois que l’étrange visitait la montagne, mais on n’en parlait pas. Quand Anghjula-Maria, belle comme l’amour, s’installa dans la maison de la vieille, les garçons du coin comprirent et soupirèrent. A son tour elle revêtit le tablier bleu, et s’employa patiemment à vieillir en silence. Il paraît que la nuit, parfois, les chasseurs à l’affût l’entraperçoivent furtivement dans la forêt d’Ospedale.

A l’instant où Anghjula-Maria prit possession de la maison d’Antunina, la lèvre de Ghjilormu cessa de saigner. Il n’alla plus à la chasse. Ni lui, ni sa femme, ne se remirent jamais du départ de leur fille. Une nuit, abandonnant leur maison, ils quittèrent le village sans rien emporter. On ne les revit nulle part, ni sur l’Île, ni ailleurs.

UN HÉRON.

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 Héron de cendres par La de.

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Hiératique tronc gris sur le bord de l’étang,

Une patte repliée, immobile, endormi,

Le long bec de côté comme une branche morte,

Son œil clair est d’or pâle, et sa pupille fixe

 Semble ne rien voir du monde qui l’entoure.

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Le héron est patient, il ne sent pas le temps.

Les heures et les secondes s’écoulent lentement,

Glissent sur son manteau en ardoises de plumes,

Hiver comme été, raide comme une enclume,

En plein vent, sous la pluie, il sait que viendra l’heure.

Silhouette glacée insensible au bonheur.

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Jamais il ne regarde le soleil face à face.

Sous les eaux de mercure, les poissons ondulants

Ne voient qu’une ombre noire, un arbre chancelant

Calciné par la foudre d’un orage vorace.

Pourtant la mort est là penchée au dessus d’eux,

Les grenouilles croassent, elles ne savent pas qu’il pleut.

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Le héron est la faux à la lame de corne,

La camarde assassine qui hante les roseaux.

D’un mouvement rapide de son cou d’allumette,

Il pique les eaux claires, éviscère la rainette,

Eventre le gardon, du bout de son ciseau.

Ardea Herodias, le faucheur fusiforme !

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Mais une pluie de plumes est tombée alentours,

Un chasseur malheureux a répandu le sang,

Les tripes, la cervelle, de l’oiseau des étangs.

D’un seul coup de fusil, tiré avec amour.

HYPPOLITE ET CASSANDRE.

Redon 1899

Odilon Redon. Femme au châle jaune. 1899.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il aimait à écrire de petits livres minces, modernes, à l’écriture simple, accessibles à tous et surtout à toutes. C’est dire que son lectorat était essentiellement féminin. Dans le monde entier les femmes étaient en dévotion et se pâmaient le soir devant sa prose. C’était un écrivain sérieux, révéré, une sommité dans le monde de l’édition, ses romans lui assuraient une vie luxueuse. Un des rares auteurs à vivre du jus de sa plume. La sienne était alerte, elle taillait les phrases courtes, celles qui racontent, avancent à marche forcée, elle avait en horreur les emberlificotées qui décrivent à n’en plus finir, qui s’égarent dans les méandres tortueux, les subtilités inutiles – trop complexes pour son lectorat disait-il en privé – des turpitudes humaines ou qui se répandent, se confient, narcissiques, impudiques, confites de virgules, de points virgules, de tirets et autres inutilités stylistiques. Hyppolite cultivait l’efficacité littéraire qui donne aux lecteurs modernes ce qu’ils attendent, plutôt que de les noyer dans un flot de considérations périphériques.

Hyppolite Strauss descendit de son vol en provenance de New York où il résidait depuis plusieurs années. Lassé de payer impôts et taxes diverses – le fisc français excelle dans ces domaines – il avait, à peine le succès escompté atteint, déserté sa terre natale. Il aimait New York la cosmopolite, il pouvait baguenauder, flâner sur Manhattan sans que personne jamais ne l’importune. Pourtant il réalisait ses plus gros tirages en Amérique. Lors des séances de dédicaces chez Strand Book Store sur Broadway, des femmes de tous âges, de toutes conditions, se pressaient et grossissaient patiemment une queue interminable de plusieurs centaines de mètres. Nancy Bass Wyden, propriétaire de la plus célèbre librairie de la ville, se déplaçait en personne quand il signait. Cette grande femme, belle blonde charnue, épanouie comme un gâteau crémeux, presque toujours emmaillotée d’écarlate, à la large bouche vorace éternellement souriante, avait un faible secret pour ce Frenchy dégingandé à l’élégance discrète – pull cachemire, chemise blanche à col ouvert – , pour ses tirages astronomiques aussi.

Cela faisait bien deux ans qu’il n’avait pas mis le pied en France. Quand il descendit sur le tarmac aucune émotion particulière ne le gagna, l’air puait le kérosène comme sur toutes les pistes d’atterrissage du monde. Il s’engouffra dans le taxi qui l’attendait au bas du jet privé, pour se retrouver quelque demi heure après dans une des suites d’un très luxueux palace Qatari louée par son éditeur parisien. Son nouvel opus était sur le feu, il lui fallait en écrire un par an, c’était le quota qu’il s’imposait. Une année même – il devait être en verve majeure, il ne savait plus trop pourquoi – il en avait pondu deux. Cette fois ci l’intrigue se déroulerait en France. C’est pourquoi il marinait à l’instant dans un bain de mousse, confortablement installé dans une vaste baignoire à jets.

Cassandre était rêveuse. Cette grande jeune femme encore un peu fraîche avait la grâce altière, le port naturellement droit, ses cheveux bruns et courts frisaient naturellement, ses yeux,étonnamment transparents, d’une couleur indéfinissable, un mélange d’or clair, de vert jade pâle,et de lait ennuagé d’une touche chocolatée, donnaient à son visage étroit une expression profonde et mystérieuse, presque sévère. Elle officiait au bois de Boulogne dont elle battait les allées à pas lents vêtue d’une longue robe à fleurs pastelles, le cou, quelle que soit la saison, entouré d’un long foulard de mousse de soie jaune. Elle ne regardait rien ni personne, déambulant tout le jour l’air perdu, ne souriant jamais. Elle était si légère, si fragile qu’elle semblait ne pas toucher le sol. Les autres putes la détestaient mais lui fichaient la paix. Elles en avaient, sans trop savoir pourquoi, un peu peur. Cassandre avait ses habitués. Peu nombreux mais fidèles. Des artistes un peu marginaux, plutôt jeunes, désinhibés mais délicats. Quelques avocats à la bourre et deux ou trois égarés de passage dans la capitale pour faire le compte. Cassandre n’était pas du genre à se laisser culbuter dans les bosquets, elle avait ses exigences, elle acceptait les coïts, tarifés certes, mais seulement dans une jolie chambre de qualité et toujours dans le même hôtel assez éloigné du bois, l’hôtel des Espérances Mortes. Le prix de la course en taxi était bien sûr pour le client. Subjugués par ses airs de princesse lointaine ils acceptaient. C’étaient ses conditions, qu’elle annonçait à voix douce, sans un sourire de trop. Elle ne transigeait jamais. De mémoire de chaland personne jamais n’avait contesté, pas même marchandé. Les amoureux des femmes vénales savaient bien qu’ils tenaient là, à portée de main, une perle des hauts fonds d’une eau rare, une pute à l’âme pure, une incorruptible dans son genre.

Hyppolite se fit amener une limousine. Sans un regard pour le chauffeur encasquété, il lui ordonna d’une voix dure de le conduire à Boulogne. Commencer, oui, commencer par le bois au ras de Billancourt, ce bois qui lui faisait si peur quand il était enfant puis lycéen. Revoir ce lieu, terrible pour lui à l’époque, qu’il avait longé tête basse et fesses serrées. Revoir ces terribles putes à demi nues hiver comme été, seins débordants et culs boudinés caparaçonnés, ces raies devant-derrière, comprimées, qu’il n’osait regarder. Cette faune colorée, incertaine, les yeux mouillés des biches à talons hauts, les africaines aux déhanchés effrayants, aux culs monumentaux, les travelos épilés engoncés dans leurs cuirs étroits et toutes ces voitures qui avalaient ces sacs de viandes pour les recracher, à moitié rhabillés, bouches suintantes et vêtements fripés. Et ces voix surtout, les voix aguicheuses des ogresses qui appâtaient le micheton mais qui se mettaient au babil pour lui, bienveillantes, maternelles, tendres et si douces.

Le taxi avançait doucement entre les voitures qui se pressaient lentement, mal garées ou portières ouvertes. Les filles étaient là, côte à côte elles gesticulaient, appelaient en se tortillant, couraient parfois derrière les bagnoles qui redémarraient à vide. Hyppolite regardait et ses anciennes peurs remontaient pour lui déchirer la gorge. Assez loin derrière le premier rang des asphalteuses la haute silhouette d’une fille attira son regard. Ce foulard jaune qui flottait au rythme de la marche, ce long cou fragile, cette robe claire qui frôlait le sol en dansant à chacun de ses pas. Mais que faisait-elle là, si différente, cette étrange fille au regard absent qui dénotait dans l’agitation ambiante ? L’angoisse qui lui paralysait le larynx depuis qu’il longeait le bois se dilua, il eut envie de s’arrêter, de l’enlever à la saleté du lieu. Cette fille, inexplicablement, l’attirait. Mais il n’osait pas. Pourtant elle s’était arrêtée droite comme un roseau, les sourcils froncés, le front un peu plissé elle l’avait regardé droit dans les yeux. Et cet œil clair perçant avait décontenancé l’écrivain. La bouche grande ouverte il avait bredouillé, mais non il n’avait pas trouvé la force de courir vers elle, il était resté paralysé sur le cuir fauve de son siège. Comme un lapin sidéré sous les phares.

Le ciel était bleu métallique cet après midi là, il faisait sec et froid, Février était au rendez-vous. Hyppolite flâna dans les rues. Peu de monde, l’air était vif, le vent coulis, la lumière aiguë, il passa devant l’ancienne maison de ses parents, suivit la rue qui menait au fleuve, se perdit un peu, tout avait changé. Mais il ne ressentit rien. Ni envie, ni intuition. Au point qu’il se demanda s’il allait pouvoir écrire quelque histoire qui aurait à voir avec Billancourt ! Le fil, il lui fallait trouver le bout du fil qu’il lui suffirait ensuite de tirer pour dérouler son histoire, démêler la pelote, en défaire les nœuds pour lui redonner cohérence, la ré-embobiner, en faire une histoire d’amour, de sens et de sang, une histoire forte pleine d’odeurs à l’issue incertaine, le nouveau roman qu’attendaient cœur battant ses lectrices impatientes. Billancourt l’ingrate avait décidé de ne rien lui donner. Pourtant il sentait bien qu’il était près du but, que sa pelote à l’état brut,se trouvait par là, non loin, à portée d’intuition, quelque part cachée dans une impasse, une ruelle, un boulevard, un buisson ? Alors il congédia le taxi et décida de rentrer à pied. Au hasard.

Hyppolite remonta vers Suresnes par les quais, traversa la Seine, puis le dos en sueur, le souffle court, il se retrouva dans l’allée Marguerite au presque centre du bois. Elles étaient là, femmes, hommes, et entre deux sexes, attendant les paumés en manque. Elles arpentaient, allaient et venaient, aux aguets les panthères citadines, prêtes et prêts à bondir sur leurs proies au moindre regard. Quelque chose le poussait. C’était comme un ancien aimant puissant qui l’aspirait au cœur du bois. Malgré son dégout, sa peur d’être reconnu et ses terreurs revenues du profond de l’adolescence, il marchait col relevé, la tête rentrée entre les épaules. Quand il osa lever le regard elle était en face de lui barrant presque le chemin. Il lui aurait fallu faire un écart pour l’éviter mais il s’arrêta. Hyppolite tomba dans ses yeux de jade clair, la respiration bloquée comme un noyé aspiré par les eaux, hypnotisé par son sourire sérieux et la soie flave de son foulard; on eût pu croire son visage posé sur la corolle d’un bouton d’or. Cassandre ne dit pas un mot, elle ne fit qu’un petit signe de la main qui l’invitait à marcher à son côté. Ils s’en furent tous deux d’un même pas, d’un même sourire. Hyppolite lui prit le bout des doigts. Tous deux savaient, sans avoir à se le dire qu’ils ne se quitteraient plus. Elle refusa la suite et le jet privé. Personne jamais ne les revit, ni morts ni vivants.

Le soleil se couchait, empourprant la ville, ses rayons sanglants allumaient les façades, rebondissaient sur les fenêtres aveugles, la nuit s’apprêtait à envahir Paris, et avec elle les oiseaux de nuit apparaîtraient. Au-dessus de l’horizon hétéroclite des toits l’étoile polaire s’enflamma comme un réverbère.