Littinéraires viniques » Bashung

ACHILLE MET DU SEL DANS SA VIE …

Le Jardin d’Eden.

 

L’été Indien, sous un ciel lapis, n’en finissait pas …

Achille rongeait son frein. Il aurait voulu que les Caïds montent illico une expédition punitive terrible contre la bande du haut. Comme à l’habitude Bruno n’a rien dit mais a regardé Melloul. Celui-ci a fait « non !» de la tête et de ses deux mains mi tendues vers le bas il a signifié qu’il fallait se calmer, prendre le temps de la réflexion, ce qu’Achille a traduit par « la vengeance est un plat qui se mange froid !», une expression qu’il venait de découvrir dans un roman d’aventure. Les quatre autres l’ont regardé d’un air interrogatif qui disait « Chnouhiyya ? », Achille s’est empressé d’expliquer l’expression à plusieurs reprises et de différentes façons jusqu’à ce que leurs yeux, mais pas tous, se rallument.

On a laissé mariner l’affaire le temps qu’il fallait.

La carriole a été remisée, finies les parades, les plastronnades et autres provocations. Silence, absence et profil bas, telles étaient les nouvelles règles. Ils changèrent de jeux le temps que les autres sortent de leur trou et reprennent le pouvoir sur le quartier. Le temps qu’ils s’apaisent, que tombe leur méfiance, qu’ils les croient à jamais vaincus. Sur le bas du quartier s’étendait en vagues vertes un immense verger bordé de hautes murailles de roseaux tressés. Ce paradis abritait quantité de fruits mûrs et juteux. Selon les saisons, pommes, poires, oranges, cerises, nèfles, grenades, abricots, pêches, pastèques ou melons pendaient au bout des branches ou grossissaient, beaux ovales vert foncé zébrés de pâle, ou boules rondes couleur saumon au pied des fruitiers. Patrouillant nuit et jour dans ce « jardin des délices » un garde effrayant armé d’un fusil de chasse chargé au gros sel dissuadait voleurs et maraudeurs en puissance. Autour de cet Eldorado sucré courait un ruisseau qui alimentait, par des passages étroits creusés dans la haie, le système d’irrigation. Du balcon derrière chez Achille on dominait les lieux et les garçons bavaient de gourmandise et de rage devant ce spectacle coloré en presque toutes saisons. Ce trésor de sucres juteux devint leur obsession, ils palabrèrent des heures, échafaudèrent maints plans qui allaient de l’escalade des murailles de roseaux coupants le corps protégé par des chambres à air, à l’attaque du gardien à coups de lance-pierres, en passant par la mise en feu de l’enceinte. Cela dura des jours. Bien planqués sur le chemin de ceinture, les pieds au frais dans l’eau courante du fossé, loin de ceux du haut qui régnaient en maître sur leur ex-territoire, ils jouaient, cogitaient, ruminaient, se disputaient. Il y avait des matins de fou-rires où ils s’aspergeaient d’eau froide et se collaient des poignées de boue vaseuse dans la culotte, ce qui les faisaient pisser de rire et des après midis orageuses, pleines de rancœurs, de disputes larvées et d’affrontements volcaniques. Ces moments là ils frôlaient la séparation. Melloul à l’écart observait Achille et faisait les yeux noirs. Il avait une façon de plisser le front et de rentrer la tête dans les épaules qui ne présageait rien de bon; souvent il se levait d’un bond et partait sans un mot. Les autres se calmaient alors et restaient muets, ensemble mais distants, jetant des pleines poignées de gravillons dans l’eau, têtes basses en soupirant. Un matin Melloul leur montra du doigt un des trous par lesquels l’eau s’en allait au verger. Le passage était étroit, deux bras ou une cuisse y passeraient en forçant un peu, hors ceux ou celles de Bruno. Tous firent la moue en haussant les épaules. Melloul sortit de sa poche un gros couteau au manche de corne qu’il déplia. La lame usée, effilée, brillante et aiguisée de frais, faisait au moins vingt cinq centimètres, ce qui déclencha une bordée de jurons en arabe. D’un coup sec, l’engin sectionna un gros roseau dur et épais. Du matos de pro, du « nanan » (en langage moderne, « un truc de ouf »), « un surin à décoller Louis XVI » dit Achille que les autres regardèrent sans comprendre d’un œil aussi las que vitreux. Melloul descendit dans le ruisseau et en deux trois coups de lames agrandit suffisamment le passage pour qu’ils puissent y passer un à un. Il se décidèrent pour le lendemain en fin d’après midi …

Melloul s’engouffra le premier parce qu’il avait eu l’idée et le couteau, puis Bruno, Achille, Aziz et Rachid. Bruno ralentit la progression, le trou avait beau avoir été agrandi ses hanches grasses morflèrent sévère. Au sortir du mini tunnel il n’en crurent pas leurs yeux. Le jardin, irrigué jour et nuit était couvert d’herbes hautes et de fleurs qui leur montaient presque aux épaules, les arbres étaient hauts, les troncs épais et les grenades qu’ils visaient en cette fin Octobre étaient plus grosses que les nibards de Josiane qui font rêver tout le quartier! Les petits s’en foutaient plein les yeux de ce spectacle splendide tant il est vrai que le plaisir commence toujours par là, sauf chez les aveugles. C’était bien le Jardin des Délices dont ils avaient tant rêvé ! Mais en beaucoup mieux, plus grand vu d’en bas. Les arbres surchargés de grenades aux coques luisantes étaient énormes. Ils jurèrent qu’elles leur faisaient de l’œil, les arbres leur souriaient. C’est du moins ce qu’Achille pensait, les autres agenouillés dans l’herbe n’osaient lever les yeux, la peur du gardien leur serrait le ventre. Un petit vent tiède coulait entre les arbres dont les feuilles bruissaient, les herbes balancées par le souffle doux jouaient à cache-cache avec les fleurs. Achille se crut au Paradis dont le curé leur parlait au Catéchisme. Il regarda de droite et de gauche à la recherche d’Ève. Elle devait forcément être quelque part au pied d’un arbre, innocente et surtout nue! Depuis le temps que le mystère du sexe des femmes l’obsédait, cette chose obscure tapie dans l’ombre, ce mont pileux ou chauve au gré des revues, cette énigme qu’il croyait être, selon diverses sources contradictoires, fendu comme un abricot trop mûr, ou effrayant comme un sourire édenté aux lèvres roses, se pourrait-il qu’enfin il sache si cette maudite fente est perpendiculaire ou parallèle au plancher des vaches ? Ou mourrait-il peut-être en ce lieu, ignorant ? L’anatomie d’Adam qui courait sans doute non loin d’ici à la recherche de pommes bien rouges pour sa belle, elle, ne l’intéressait pas. La peur survoltait Achille et lui décuplait l’imagination.

Pas à pas, dos courbés, têtes penchées vers le sol ils avançaient dans la végétation drue vers les arbres aux fruits tant convoités. Melloul le premier s’accroupit au pied d’un grenadier chenu aux branches lourdes,et se mit à grimper prudemment au tronc rugueux. Les autres, agglutinés en boule autour de l’arbre suivaient sa progression. Les premières grenades aux coques rouges et cirées se mirent à rebondir en tombant sur le sol humide. Ils n’avaient pas prévu de sacs ! Prestement, ils cachèrent leur butin sous leurs chemises qu’ils bourrèrent au maximum. Les gamins malingres qu’ils étaient ressemblaient à des monstres difformes dont les corps en fièvre se gonflaient d’énormes kystes sous cutanés. Bruno faisait peur tant il devenait énorme; à lui seul il en cachait bien une vingtaine, plus que tous les autres réunis. Chemises craquantes, qu’ils colmataient comme ils pouvaient avec leurs bras serrés, ils battirent en retraite. Mais leur cargaison encombrante les obligea à marcher droit, le torse au dessus de la végétation … Ils sautèrent au ruisseau et s’enfuirent vers le passage.

Melloul, le premier le vit …

Là devant eux, un pied de chaque côté de l’eau, comme un pont de muscles bien campé sur ses jambes de colosse, la djellaba de laine brune déchiquetée trempant dans le ruisselet, le visage à demi caché par le large turban qu’il avait en partie déroulé de son crâne, le regard meurtrier plus sombre qu’une coulée d’obsidienne figée, le gardien du temple des plaisirs interdits les regardait fixement. Leurs chemises craquèrent de surprise, les grenades roulèrent lourdement à leurs pieds tremblants. Comme une portée de lapins pris dans les rayons térébrants des phares ils se marbrifièrent. Seul Melloul ne se pissa pas dessus et se mit à parler très vite en arabe, à voix sourde. Les yeux aveugles du fusil à deux coups ne cillèrent pas. Melloul, ce qui surprit les gosses, implorait, sa voix montait dans les aiguës, lui d’ordinaire impassible gesticulait comme un automate fou, les genoux à demi fléchis, le visage gris de peur. Lentement le Colosse de Rhodes baissa son fusil, son visage exprimait le doute, désemparé. Dès qu’il eût posé son arme, Melloul transfiguré se retourna d’un bloc en hurlant « تضيع !!!» (Imchi !). Sa voix claqua comme un coup de fouet, la bande sursauta et se mit à courir dans tous les sens. Achille bondit, il sentait l’adrénaline lui manger le cœur, les muscles gonflés au maximum de leur puissance il ne touchait plus terre. Tout droit il s’enfonça dans le verger. Il allait si vite que l’air lui parut d’acier trempé. C’était comme s’il devenait invincible, une onde délicieuse de peur et de plaisir tressés lui enserrait les reins, il lui sembla qu’il s’envolerait s’il le voulait, qu’il franchirait, haut dans le ciel comme un rapace planant sans effort, la haie de roseaux; si haut, si rapide que même les anges applaudiraient. Les autres, comme une seule flèche rampèrent entre les longues jambes du molosse et filèrent dans le trou, si vite qu’il n’eut pas le temps de se retourner. Quand il tira le sel se perdit dans l’épaisseur de la haie. Bruno, qui passait le dernier, y laissa son short déchiqueté par les cannes.

Achille à l’abri derrière un tronc épais flageolait, ses dents claquaient comme des castagnettes, la sueur ruisselait le long de son maigre dos, la ceinture de son short n’épongeait plus, même ses fesses de criquet étaient trempées. Le souffle saccadé, épuisé par la course il distinguait au travers des herbes protectrices la silhouette massive du gardien qui lui barrait la sortie. À l’extérieur, de l’autre côté du chemin, les petits, fous d’inquiétude, l’attendaient. Achille réfléchissait à se faire exploser les synapses. Il pria pour que des plumes lui poussent, pour que la foudre consume son ennemi, pour que les anges l’anéantisse. Mais celui-ci ne bougeait pas, il fouillait du regard les environs. Baissant les yeux Achille s’aperçut que la douleur qui lui taraudait le genou gauche avait la forme d’un gros silex brisé. Il le jeta à toute volée, le plus loin possible à l’autre bout du jardin. Le caillou se fracassa, hasard aidant, sur un petit massif rocheux qui émergeait des herbes. Le bruit du choc et le cliquetis des débris fit sursauter le cerbère. La pétoire haut levée il fonça vers les herbes agitées par la mitraille en hurlant, passant au ras du gamin. Les grands pied nus et crevassés de l’homme, ses ongles énormes, tordus, crasseux, repoussants, incrustés d’argile brune, s’imprimèrent à jamais dans sa mémoire. Il sut à l’instant qu’ils hanteraient longtemps ses nuits. Mais l’instinct de conservation reprit le dessus, prudemment il rampa vers le ruisseau qu’il suivit. La tâche noire du boyau, là-bas au bout du verger grandissait trop lentement. La peur le reprit qui le fit cavaler d’un coup vers la délivrance. Le chien de garde, alerté par les bruits mous de l’eau soulevée par la course de l’enfant, se retourna. Il tira à la volée, juste au moment ou Achille plongeait désespérément les bras tendus vers la sortie. Le coup de feu résonna dans l’air poisseux, le sel perça le short et fouetta les fesses d’Achille, une atroce brûlure lui rongea le ventre; il crut qu’il perdait ses tripes. Sa tête heurta le bord du fossé, il pleurait et riait à la fois de douleur et de joie, noir de boue et de merde coulante, les jambes piquées de sangsues, mais vivant !

Sa mère a pleuré en le voyant, l’a décrotté, lavé plusieurs fois, graissé d’onguents divers, lui a même, à sa grande honte, désinfecté les fesses puis l’a rhabillé avant que son père ne rentre. Discrètement, elle a posé sur sa chaise une petite chambre à air, pas trop gonflée pour qu’elle ne se voit pas trop, sous une serviette éponge.

Ce soir à table Achille est un peu plus grand que d’habitude …

Cette nuit,

Pour la première fois,

Dans ses rêves,

Il volera très haut,

Et rira avec Bashung,

Qui n’est pas encore mort …

Achille le birbe, barde et barbon à ses heures ne dort pas. Il somnole yeux grands ouverts. Comme un aigle royal il plane, souvenirs et avenir confondus. Bashung est mort depuis peu. Les escadrilles légères des âmes disparues voguent au dessus de la terre, les guerres éternelles ne les concernent plus. La mort aime tant Achille l’exténué qu’elle lui permet ces incursions régulières entre les mondes, avec envolées délicieuses et retours assurés. L’heure n’est pas encore venue du départ mais il sent qu’il s’approche. Le haut verre, Graal de cristal fragile est là, plein du rubis écarlate d’un vin soyeux qui l’attend et rutile sous la lumière dorée de la lampe de peu. Comme un cône de vie dans la nuit morte. Sur la peau vieillie de sa croupe encore ferme une pluie de petites taches bistres, comme des fruits tombés de l’arbre que le temps a racornis, l’ont à jamais marqué. Il ne les voit pas, mais l’aigle cette nuit à l’heure ou la mémoire s’entrouvre, les a reconnues.

Immobile dans le verre à la ligne parfaite, le vin cardinalice au disque bordé de rosières en émois, dont le centre chatoie sous lumière traversante, palpite comme l’amour au bord des gorges pantelantes oubliées. Au centre du calice bat l’œil jaune éblouissant d’une lumière diffractée. Le serpent n’est jamais loin des serments parjurés. Alors l’antiquaille sourit au plaisir qui l’attend. Comme un moine cauteleux il met le reniflard au verre. C’est que ce Beaune « Les Toussaints » 2002 du Domaine A. Morot pousse à l’humilité des gestes et des sens. À l’appendice attentif un bouquet complexe et fondu se donne, aux notes multiples et entrelacées. Fumet sauvage d’abord que l’aération dissipe, puis le sang suivi par la terre, les fruits rouges, le tabac et les épices douces. Le temps a assagi le vin dont la matière souple et onctueuse lui envahit la bouche pour enfler lentement. Il lui semble qu’une sphère parfaite tremble un instant avant de se briser en mille éclats goûteux puis elle se transforme et s’allonge fraîche et pure, sur des notes de fruits mûrs, de champignon et de sous bois humide. Enfin le ruisseau verse son jus au corps qui l’accueille et s’épanouit d’aise, laissant derrière lui une longue finale persistante, riche de zan, marquée d’épices et de tannins fins et frais.

Dans la nuit profonde,

Reviennent à la finale,

Les images fraîches et vivaces,

Des temps toujours vivants …

Une cartouche de sel, jamais,

N’abolira,

Les souvenirs …

EBLEMOSSÉETICONE.

LE BEAU JOUR OU ACHILLE A MAUDIT PHILIPPINE …

Egon Schiele. Couple.

 

Faut avouer qu’un Montrachet 1947, ça secoue …

Ce soir là, Achille ne savait pas que ce premier Montrachet serait sans doute – à moins d’un miracle qui aurait maintenant intérêt à ne plus trop tarder – son dernier aussi … Après que le temps eut passé, il arrivait en bout de course, à l’âge où à s’être trop protégé on a parfois le sentiment de n’avoir plus d’âge. Il semble alors que la vie a perdu ses reliefs, qu’elle s’écoule, monotone vers sa fin. Plus aucune montagne à l’horizon, plus de cet air pur qui brûle les poumons, plus d’élans, d’envies, de folies, d’espoirs … Sur la morne plaine stérile de sa vie il cheminait sans grâce.

Puis un beau jour maudit il retrouva sa moitié d’amande, son complément d’âme, sa lumière. Instantanément il sut dans une intuition fulgurante que cette étrangère ne l’était pas, il sentit que la plus enfouie de ses cellules la connaissait, qu’il avait souvent marché à ses côtés depuis l’aube des temps. Les épreuves étaient passées, les comptes étaient réglés, il crut que le ciel l’autorisait à connaître le bonheur, que le temps de la moisson était venu. Elle lui fut instantanément plus familière que sa propre conscience. Tout en elle lui parlait. Jamais il n’avait connu un tel sentiment de plénitude. « Bliss » ! C’était comme s’il était gonflé à l’hélium. Dans sa tête, Mozart déroulait ses grâces.

Achille, inconditionnellement, aima « l’Amour de sa vie » !

Et crut à la sincérité de la réponse.

Le long d’un chemin blanc, sous les sommités moussues des maïs en pousse de ce printemps naissant ils s’avouèrent d’une même voix les enlacements de l’Amour. Cela ne ressemblait pas aux emportements d’intensités diverses qui avaient émaillé leurs vies. Sans le savoir ils n’avaient travaillé qu’à préparer leurs retrouvailles et leurs inclinations récentes n’avaient été que pâles esquisses de ce sentiment total qui les emportait au sommet. Ils osèrent même penser que le bonheur, cette inaccessible félicité, semblait à leur portée. Entre les murs verts qui ondulaient et bruissaient sous la brise ils entendaient rire les anges. Accrochés l’un à l’autre, serrés pour ne faire plus qu’un, têtes contre épaules, ils étaient ivres de leurs parfums. Certes ils leur faudrait franchir des obstacles, fracasser leurs vies actuelles, mais ils étaient confiants.

Dès lors Philippine, comme sa moitié d’amour, ne devait plus quitter son esprit. Elle était là, toujours et partout, intimement liée, fondue en lui. Chacune de ses cellules lui parlait, l’associait à tous les événements du jour et de la nuit. Elle volait en souriant dans sa tête, regardait par ses yeux. Par instant, perdant presque l’équilibre quand un torrent de tendresse lui traversait le corps entier, il devait s’asseoir en feignant un accès de fatigue. Souvent il devenait sourd aux bruits du monde, tout occupé qu’il était à lui parler en silence. Il lui arrivait aussi de bredouiller des mots à moitié audibles que personne ne comprenait quand admirant le soleil couchant, il le buvait pour elle. Devant la complexité de sa situation Achille acceptait de ne la voir qu’en coup de vent, au hasard des parkings pluvieux, au bout des chemins perdus, à la terrasse des cafés, où faisant mine de n’être qu’une connaissance ordinaire, maîtrisant ses gestes, refoulant ses élans, contrôlant ses regards, il s’efforçait de parler le banal babil des humains en société. Elle lui demandait d’être patient, d’attendre qu’elle ait réglé ses « affaires » ; lui, plus éperdu qu’un éperlan devant une girelle en habit d’Arlequine, ruminait mais attendait, acquiesçait, subissait, s’attristait … C’est qu’ils s’étaient promis de quitter leur vie présente en douceur, dans le respect des autres, en évitant le plus possible de faire souffrir leurs proches. Cependant, au fil du temps Achille s’étiolait, croupissant le plus clair du temps dans la solitude et l’affliction. Parfois, mais rarement, au prix de minables manœuvres, de mensonges dégradants et d’acrobaties incertaines, ils se ménageaient une nuit à eux, voire, exceptionnellement, quelques jours.

Elle coulait dans ses veines plus que son propre sang !

Ces rares moments volés, ils les dévoraient, ils partaient au loin, se réfugiaient à l’ombre protectrice des vignes Bourguignonnes ou Languedociennes et s’aimaient comme des affamés. Souvent, sans qu’elle le sache, Achille pleurait de joie. Au creux de sa poitrine, sur les ailes diaphanes de son âme exaltée, ces larmes de cristal fondu, mêlées au sang chaud de son désir, effaçaient les blessures de son quotidien ordinairement solitaire. De retour, l’angoisse de la séparation lui serrait à nouveau la gorge. Le temps passait, les choses traînaient, Achille s’impatientait et devenait irascible. Philippine, toujours « en affaires », continuait à afficher aux yeux du monde sa fausse petite vie superficielle de gracieux papillon, souriait à l’entour, courait de-ci, de-là, embrassant la ville entière comme si de rien n’était … Cinquième roue du carrosse de la belle, Achille se morfondait à l’ombre de la remise, attendant que son tour vienne enfin pour prendre place à ses côtés, au grand jour. Philippine, qui n’avait jusqu’alors jamais réfléchi plus loin que le bout de son nez tout entier plongé dans la vie matérielle, lui fit quelques affronts cinglants dont elle n’eut même pas conscience, acceptant cadeaux de prix et soirées mondaines, au prétexte de ne pas éveiller l’attention.

Pourtant, envers et contre toutes ses frasques, à son contact, l’armure d’airain dans laquelle Achille s’était peu à peu enfermé depuis l’enfance, se désagrégeait. La douceur de ses lèvres, ses mains qui lui semblaient siennes, et la lumière surtout, qui inondait ses yeux quand elle le regardait le faisaient fondre. Il se retrouva les chairs à vif, les nerfs à nu. Les grandes et lourdes portes derrière lesquelles son cœur ne battait plus depuis si longtemps s’effondrèrent ; il se confia comme un aveugle à son chien, se donna tout entier, réapprit à palpiter, désemparé et plus fragile qu’un Pétrel des neiges au Sahel … Elle lui répétait à l’envi qu’il était le grand amour de sa vie, mais ne cessait de réinvestir ses gains quand elle prétendait vouloir une nouvelle vie.

Achille dissolvait d’un revers de main brutal les craintes qui lui traversaient l’esprit et lui piquaient le cœur. Il s’employait à neutraliser sa lucidité et se réfugiait lâchement dans une confusion inconsciemment entretenue. Petit à petit, chez lui, il prenait ses distances, préparant doucement son départ, persuadé que la délivrance approchait. Le temps, en suspens, n’en finissait pas d’égrener ses gouttes de plomb coruscantes. Les années s’étaient empilées comme de lourdes briques paralysantes, il ne savait plus ce que vivre en liberté était. Certes les frustrations accumulées éclataient parfois en gerbes épaisses qui effrayaient Philippine. Elle préférait en toutes circonstances la mer calme aux flots rugissants, aimant à vivre sans presque respirer, attachée au paraître, ne comprenant pas qu’il est des actes plus meurtriers que des mots. Achille devenait boule de détresses agglutinées qui fusaient en longs jets douloureux de reproches exacerbés et inutiles. Elle ne l’entendait pas.

Comment lui faire comprendre, qu’arrivé un temps, celui des temps trop longtemps accumulés, le temps n’a plus le temps de prendre son temps en patience ? Pourtant, par tous temps comme en tous temps, elle lui importait comme au premier jour des temps. L’intensité des vicissitudes réitérées lui fit mesurer la puissance inépuisable du sentiment qui l’animait plus que jamais, tant et tant, qu’il sublimait le temps, le temps aidant, le temps forçant !

Ô temps, à suspendre ton vol, renonce,

Préfère oublier le vieux temps,

Renaît au temps nouveau,

Et reprends ton cours,

Plus clair que l’eau,

Enfin.

Achille s’accrochait aux parenthèses, vivant entre leurs crochets, en forcené, ces temps de lumière arrachés à la nuit noire du reste de sa vie. Il offrit à Philippine le Louvre qu’ils arpentèrent, ils se coulaient dans les longues galeries bondées comme des amants heureux. Ses yeux brillaient peu à peu d’une lumière nouvelle, plus intérieure. Pour elle il caressa à mots choisis « La Belle Ferronnière », plutôt que « La Joconde » au fond de la galerie devant laquelle s’écrasaient vingt mètres d’Asiates qui l’incendiaient à coups de flashes enfarinés. Devant le « Scribe assis » il lut l’étonnement dans ses yeux, puis l’intérêt, puis il lui expliqua, veillant à la faire rire, les mystères des Empires Anciens. Des heures entières ils marchaient dans Paris, mains empaumées, emmitouflés dans leurs laines énamourées, au hasard … Quand le temps leur manquait ils fuguaient au plus près, s’enfermaient, marchaient au long des caps, frôlant l’eau de leurs talons rieurs, folâtraient sur le sable chaud, plongeaient dans les vagues claires, couraient et jouaient comme des enfants oublieux. Hors de son monde elle ne se ressemblait plus, elle devenait curieuse, avide d’apprendre, de comprendre, de sentir la vie en profondeur. Un beau jour qu’il n’oublia jamais, elle lui dit ne plus vouloir de sa propre appréhension du monde, ne plus pouvoir se contenter de survoler la surface des choses et des êtres. Il crut à la prunelle de ses yeux …

Ailleurs, l’hiver,

Ils se turent devant la mer,

Sur laquelle,

Communiant,

Il leur semblait,

Immobiles,

Voguer ensemble.

Cette nuit est une nuit différente des autres. Dans cette parenthèse noire du 24 au 25 Mars 2012, Achille le canonique est plongé dans son souvenir pas si vieux que ça comme une goutte de vinaigre diluée dans l’huile chaude des tendresses disparues. Le temps est arrêté dans ce no man’s land temporel du changement d’heure. Ô temps, en suspendant ton vol, à l’instant où ce souvenir l’envahissait, tu as figé Achille, le temps d’une heure pleine, dans son présent ressuscité, comme si sa mémoire prenait le pouvoir sur la réalité en le ramenant, à la stupeur de ses sens qui n’en croient pas leur yeux, dans la perception étrange et bouleversante de la présence, aussi vraie que nature, de Philippine. Elle est là près de lui, la main posée, caressante, sur son avant bras droit, ses bras l’entourent, ses seins réchauffent son dos. Il sent son souffle sur son cou, son odeur qu’il aime tant, ses cheveux blonds et drus qui lui chatouillent la joue. Achille s’ébroue pour relancer les aiguilles de sa montre qui reste obstinément gelée.

Il est deux heures piles du matin,

Une heure durant, il revivra,

“L’insoutenable légèreté de l’être”.

Sur un coin du bureau de cuir patiné, à mi hauteur dans un verre de cristal au pied élancé, brille sous la lumière jaune chrysocale de la lampe la robe brillante d’un coeur de rubis éclatant plongé au profond de la corolle d’une rose aux pétales incendiées par un soleil mourant. Alors Achille comprend enfin. C’est CE vin de Pernand-Vergelesses, du Domaine Rapet Père et Fils, cette « Île des Vergelesses » du millésime 2000 qui l’a entraîné dans l’entrelacs des vignes proches de Corton. Sur le disque éclatant du vin il revoit le kaléidoscope des jours florissants, les flânes par les sentes, les nuits de dentelles froissées, et ce vin de Pernand qu’ils avaient bu ensemble au pied de la côte … Sous le nez qui implore montent les parfums des fruits rouges, groseilles et cerises mûres, la douceur du cuir, les notes mouillées des feuilles sous le bois d’automne, les piqûres tendres des épices douces, l’âpreté du café fort et les étincelles subtiles du poivre blanc. Achille soupire. Puis désireux de prolonger l’éternité il prend au buvant du verre une gorgée de vin à la matière demi-corps. Délié et concentré à la fois par le temps, le vin diffuse délicatement à son palais ses fruits prégnants, comme l’amoureux ses sortilèges. Puis il se dépouille lentement, libérant des tannins fins et polis, sous lesquels, à l’avalée qui réchauffe le corps, apparaît l’ultime expression des calcaires sous terre ferrugineuse qui l’ont engendré. C’est à cet instant précis que les vins parlent d’Amour, ce sentiment rare, puissant, authentique qui se construit pas à pas, véritable transmutation de l’inclination amoureuse que dépassent si rarement les êtres inconstants aux coeurs de papier crépon.

Un beau jour maudit, Philippine s’en est allée,

Sans se retourner …

Dans la solitude glacée,

De sa nuit intérieure,

Achille,

S’épuise,

Et lentement se meurt,

En insultant le ciel …

EÀMOJATIMAISCONE…

PAS UNE MULE, ASSUREMENT…

Bartolomeo Veneto. Lucrèce Borgia.

 

Un Chateauneuf peu connu???

Ah les Papes! En ce temps là, ils étaient malins les bougres. Belle région, beaux produits locaux. En ce temps là donc, c’était le temps de la Papauté à burettes rabattues et non pas le temps actuel du Dogme à tout prix. Certes le Pape sortait couvert mais c’était sous une ombrelle, pour se protéger du soleil. Entre les deux l’équilibre reste à trouver.

Chateauneuf du Pape, Famille Bréchet, «Gabriel» 2004.

Ce jour qui est le lendemain d’hier et donc de l’ouverture de la bouteille, le vin me remercie de ma patience. Il a pris le temps de se réveiller, de s’étirer dans tous les sens. Rien que de plus normal pour ce breuvage que l’on dit «vivant». La veille à l’ouverture, il faisait carrément la gueule et pour le faire bien comprendre, il ne se privait pas d’envoyer sous mon pauvre nez de vraies bouffées désagréables de vieux placard dans lequel un rat aurait été trop longtemps enfermé. Dans ce domaine, la «parenté» avec l’humain est patente…

Assurément du Grenache blanc dans la bouteille. Une petite recherche m’est nécessaire pour apprendre que s’y adjoignent 17% de Roussane et 3% de Picardan. J’avoue que Picardan ne me dit rien, mais à ma décharge je ne suis pas très familier des CDP en général et des blancs en particulier. Re-recherche donc qui m’apprend ainsi qu’à tous ceux qui ne le savaient pas, que ce cépage serait proche de l’Oeillade blanche, autrement nommée, Aragnan, Grosse Clairette, voire même Papadoux!!! Voilà qui me fait une belle jambe… Enfin ça tombe bien, maman coud pendant ce temps là. M’en vais pouvoir m’en régaler tranquilos. Tout bien réfléchi j’opte pour Picardan qui me plait bien par son côté «viril», «Pardaillan», «Picaresque». Encore qu’Aragnan, ça le fait pas mal non plus. Le Mousquetaire, ça a de l’allure et ça plait beaucoup aux filles. Un petit côté viril, piquant, qui dégaine pour un rien…En revanche, je laisse tomber la Grosse Clairette, ça fait vin mou et déjà que je ne suis pas trop en phase avec les gros machins baraqués de la région, cela risquerait d’outrer mes préjugés déjà sur-développés. Il faudra bien qu’un jour, ou plutôt une nuiiittt le Génie de la lampe éponyme m’initie aux subtilités des gros-qui-tâchent (c’est le cas de le dire), mais qui n’y arrivent pas toujours.

Une très discrète robe pâle, une robe de vin blanc en fait qu’agrémentent quelques reflets gris et qui accroche à merveille la lumière déclinante de ce jour presque échu…

Dans le genre «j’ai besoin d’air!!», ce CDP est l’un des vins les plus gourmands et les plus résistants, qu’il m’ait été donné de rencontrer. C’est le troisième jour qu’enfin le nez vibrillonne lorsqu’il se penche, une fois encore, sur le verre grand ouvert. Là, la bougresse se donne sans plus de retenue. Le premier jour elle s’était montrée prudente, hésitante, minaudant comme une rosière surprise au sortir de la sacristie. Quelques notes fugaces autour de la térébenthine fine, de l’encaustique de ma grand-mère et du pétrole plutôt raffiné, pas très «Golfe pas très clair». De quoi appâter le chaland. Le lendemain Margot entrebâille son corsage, pour donner un peu plus. Des fleurs surtout, plutôt Chèvrefeuille avec un soupçon de Jasmin. Alors là, qu’une femme, une rosière de surcroît, m’offre des fleurs, j’ai beaucoup apprécié. L’apothéose c’est «just now!» La rosière a pris de la bouteille et se dévoile. Jamais je n’eus pu croire, qu’elle eût eu tant d’expérience et de trésors cachés. C’est la totale. J’en prend plein le pif. Le bouquet, car il s’agit bien d’un bouquet artistiquement composé, vire au feu d’artifice olfactif. Au notes sus-citées se marient et s’enroulent des touches de violette, d’anis étoilé, de fruits blancs et d’abricot mûr. Le tout avec délicatesse et élégance.

En bouche la belle est douce mais sans mièvrerie. Sous les rondeurs de la chair, la fraîcheur est là qui tempère et équilibre le tout. Encore une fois la jouvencelle est riche de bien des attraits, mais jamais elle ne devient ostentatoire ou ne tombe dans la vulgarité. On sent derrière toute cette vitalité la qualité d’une bonne éducation. Tout ce que le nez pressentait la bouche le confirme. Fruits gourmands et épicés avec ce qu’il faut de gras pour que tout cela tienne harmonieusement et enchante le palais. La rosière qui eût aussi pu faire une aimable chaisière, tire une révérence qu’elle reproduit sans jamais se fatiguer, et laisse en bouche la trace prégnante, d’une réglisse délicate.

PS : Par souci de convenance je n’ai nulle part mentionné la présence d’une impression subjectivement minérale qui aurait œuvrée dans le sens d’une quelconque structuration du vin…

 

EGAMOBYTIGACOBYNE…

LE SILENCE ETERNEL DES ESPACES INFINIS, NE L’EFFRAIE PLUS…

 Image empruntée au site de l’Artiste.

 

Je ne sais pourquoi, ces nuits passées, le souvenir de Bashung plane dans la lumière absente. Que veut-il me dire pour descendre ainsi dans la matière lourde qui assourdit tant la brillance de nos âmes? Que veut-il me dire pour accepter ainsi d’engluer ses ailes dans ce monde glauque qui n’est plus le sien? Je ne sais, mais lui sait grand gré de ces instants de souffrance acceptée, à venir ainsi me visiter. Toutes les nuits grandes ouvertes sur mon regard aveugle, j’attends que sa plume m’inspire… Le requiem de Mozart, dans la magistrale interprétation de Karl Böhm, roule en vagues rutilantes et sonores tandis qu’il m’aspire dans sa ronde éternelle. Sans doute sourdent-elle en diamants sonores des plumes lisses du bel oiseau immatériel?

Alors en ce jour qui n’est pas l’anniversaire de son envol, j’exhume ce texte à sa mémoire, et maladroitement tente de prendre mon essor.

L’aigle efflanqué, à l’œil doux et à la bouche tendre est parti pour la «Tournée des Grands Espaces». Dans ses serres de soie il emporte mes larmes de levantine. Mais ce n’est pas sa dernière croisière.

Il la connait cette Tournée pour l’avoir prophétiquement anticipée de «son vivant». Pour l’avoir explorée déjà au temps d’autre vies expirées, souvent. Lui, la vieille âme qui poursuit son chemin de Sagesse. Chacune est la même, chacune est différente. Cantique des Cantiques…

La figure hiératique de ses derniers instants…

La vie a lissé les boucles de sa jeunesse et le laisse, diamant, dépouillé de la graisse des apparences. L’Arpenteur des contre-allées a troqué ses santiags de cuir dur pour les ailes fluides d’un Mercure diaphane. Les chairs de la jeunesse ont fondu tout au long de ses années hypnotiques. Il a brulé sa bougie follement, butinant comme «l’abeille» qu’il a chantée. Il a ralenti son vol, au fur et à mesure qu’il nous entrainait dans les espaces subtils de nos mondes intérieurs. Il a frôlé les tentations des vanités insanes, sans jamais y tomber…

La mort l’a sculpté jusqu’à l’os jusqu’à que ce la soupe humaine, chair émouvante de la jeunesse, fonde pour ne laisser à la vue de nos yeux grossiers que l’épure translucide d’une âme fragile et vibrante.

Lentement la mort l’a préparé, presque tendrement, comme si pour une fois elle regrettait d’avoir à nous priver trop brutalement de la chaleur dont il nous enveloppait. Elle l’a vêtu de draps noirs et de lunettes de jais, sûre qu’elle était, que son chant et la tendresse de son regard, traverseraient encore un moment l’opacité de ces temps. Pour qu’il nous donne, encore, comme jamais et jusqu’au bout de ses forces, toute l’humanité poétique qui l’habitait.

Ne te retourne pas bel oiseau, nous te suivons tantôt. Dans le silence labile de mes nuits écarquillées, ton vol lourd mais fluide, m’accompagne souvent.

 

MADAMEMOTICONEREVE.

LE TEMPS DES MONOCHROMES…

Monochromes en bande?

 

Mutin, taquin, badin, le printemps cette année!!!

«Si par hasard,

Sur l’Pont des Arts,

Tu croises le vent, le vent fripon,

Prudence, prends garde à ton jupon…»

Il nous la fait facétieuse, à la Brassens, l’espiègle!!!

Au détour d’une rue déserte ce matin, le volant d’une jupe sous le vent.

Entr’aperçue…

Et c’est le branle-bas sous le chapeau. De ce coin de tissu qui claque, virevoltant, nait au creux secret de mon imagination avide la silhouette gracieuse d’une fille gracile, trop légèrement habillée par ce temps clair, frais et passablement venteux. Sur la place écrasée de lumière le vent a nettoyé les façades blanches creusées par le Torula compniacensis. Les couleurs pètent, intenses. Les contrastes sont violents et dessinent au couteau les angles des pierres. Je ferme les yeux malgré la protection avérée de mes lunettes de biker Californien. Le jour n’est pas aux nuances… Las Bashung est mort, définitivement. Pourtant il chante encore de sa voix tendre dans ma tête absente, ses mélopées incandescentes. Sa raucité caressante n’en finit pas de me bercer.

Fidèle…

Sur la place le cliquetis sec des branches des Ginkos bilobés me ramène à la réalité. La sève monte le long des ramures de l’arbre aux quarante écus. Sous la bourre des bulbilles encore frêles et pâles, les queues de baleine se gavent du jus gras de la terre en émoi. La vie multiple, est à l’œuvre. Rien de nouveau sous le soleil. Que du neuf.

Tout ça pour dire quoi au fait ???

Simplement que j’ai sous le nez un verre de «Villa Fidélia» 2004. Vinifié, winemaké, c’est le terme, par Sportoletti en Ombrie, Italie. Rien à voir avec le vent dans les voiles. Rien à voir non plus avec Brassens, ni avec la lumière crue du printemps, ni avec les branches tremblantes sous les poussées lentes du sang de la Terre. Pourtant ce vin est lisse, juteux, gourmand, superbement fait. Pas de tannins qui cachent sous leurs aspérités croquantes les promesses incertaines d’une maturité en attente. Non!!! Rien ne dépasse certes, mais rien n’enchante, rien ne fouette les espoirs du dégustateur à l’affût. Beau, il est parfait, bon, odorant, fruité, boisé ce qu’il faut, désespérant comme une fille trop belle. Oui ce vin est muet, il n’a rien à dire, à susurrer au coin des papilles. Il n’inquiète pas. Un vin sans espoirs qui jamais ne me fera pleurer…

Je ne l’aurais pas ouvert pour Bashung.

EGLAMOCIATILECONE.

SOUS LE VOILE…

La Cotinière. Oléron. Mars 2009.

 Pour ce qui concerne ce vin, après les fermentations d’usage, les 85% de Chardonnay auxquels se marient sous la contrainte, 25% de Savagnin sont mis à l’abri sous voile pendant près de trois ans, loin du regard, loin de l’air corrupteur.

 Un vin de Burka en somme.

C’est donc l’Afghan du Jura, le Laurent Macle de Château-Chalon qui a patiemment accompagné ce Côtes du Jura 2006 dans le secret du clair-obscur de ses caves. Lui seul, le Maitre était autorisé à se glisser sous la soie cryptogamique, de temps en temps, doucement, sur le bout des papilles histoire de voir si la jouvencelle avançait en beauté. Il faut dire que le jus des vignes de vingt ans ça se ménage, ça ne se bouscule pas, ça se lisse du bout de la pipette. Il faut en prendre soin exquisément pour en tirer le meilleur vin possible. Et cette eau délicatement translucide qui moire comme une soie vivante dans la lumière chaude du chai, est plus tendre, plus fragile encore que le jeune cep. Il faut l’amener aux fermentations sans l’effrayer, dans la fraîcheur naturelle de l’hiver. Rien ne sert de la brusquer, de chercher à l’énerver en l’exposant à des températures artificielles. Les démarrages en côte abiment le moteur. La transmutation a besoin de soins discrets mais attentifs.

Tout doit être paix, luxe et volupté.

Impossible de se tromper, la robe a la couleur d’or et de vert du voile…

Sous le nez du pèlerin timide le vin s’exhibe innocemment. La noix qui n’est pas de Saint Jacques, est fraîche. Comme à peine cueillie, elle a laissé tomber sa peau d’amertume pour gagner en émotion olfactive. Le curry ami de la noix vient à son tour donner aux narines des envies exotiques. On mesure déjà à ce stade que la puissance virile du Savagnin a bien besoin de l’élégance du Chardonnay, pour ne pas tomber dans l’extravagance, voire dans l’excès. Des notes de fenouil, de poires puis d’abricot et d’anis, subtilement haussent le col.

L’attaque en bouche est tendre avec ce qu’il faut de gras pour émouvoir le palais. La matière apparaît dans toute sa puissance épicée dès que le vin se met à rouler. La noix et le curry réitèrent puis les épices que domine un poivre blanc tout frais et réglissé, apportent au vin une superbe fraîcheur. La finale sur le céleri rechigne à redescendre, le vin n’en peut plus de lever la queue.

Sûr que le Savagnin est un mâle!!!

 

EMOUSMOTITICOLLEENE.

C’EST LE DIABLE QUI LEDY…

Cognac. Arts de la Rue 2009.

 

Ce démon sur tee-shirt sombre porté par un noir – suis très noir ces temps-ci – m’a attiré malgré moi. Comme subjugué, je l’ai suivi dans la foule compacte un moment et lui ai tiré dessus à grandes rafales d’obturateur. Sans crier gare ni métro il s’est fâché, s’est vêtu de feu et a jailli du tissu comme un Diable de sa boite. Depuis, me sens différent. La journée avait été belle et chaude. Elle avait apaisé un temps mes douleurs récurrentes de sexagénaire diplômé. Quelque chose a bougé à l’intérieur, comme un cœur qui aurait perdu sa pointe. Le succube m’a laissé exsangue et rêveur comme anesthésié dans une semi-conscience reposante…

Quand tu sens que tes globules peinent à remonter les écheveaux complexes de tes artères pourtant béantes, qu’elles ont du mal à glisser aussi le long des berges sombres de tes veines ordinairement gonflées de vie, tu t’inquiètes! Ben oui!!

Quand ton cœur pompe comme une machine asthmatique les souvenirs éteints de tes bonheurs lyophilisés, tu t’inquiètes aussi!! Tu sens que t’as besoin de sang, de vie, d’envie. Que ça pulse, que ton pouls te sois rendu, que ça batte la mesure, l’amble, la bourrée, le rock’n’roll dans ta viande assoiffée. Alors tu te remplis des protéines de la chair croquante des calamars dorés, de vitamines, du jus sucré des fruits de l’été. Pour te rasséréner, pour te requinquer, pour te remplumer. C’est alors et assez vite que la soif te gratouille le cervelet.

Mais t’as pas envie d’un truc extrême qui va t’obliger à frôler l’AVC. Un Bourgogne simple et généreux plutôt que la «barbotine des marmiteux» chère à Rabelais, cette absinthe aux propriétés vermifuges. C’est de l’air et du sang de la vigne qu’il te faut. Sus à la Haute Côte de Nuits 2007 de Vincent LEDY

Sur ces côtes qui ne sont pas si hautes, tu voyages au long des vignes, penchées sur les orchidées sauvages qui leur murmurent leurs secrets. Ça babille dans les rangs, ça chante à voix basse le chant de la sève et de la terre.

Dans la bouteille le vin pourpre d’un jeune vigneron t’attend.

La robe fluide, rubis à reflets grenat, traine ses larmes grasses sur les parois du verre. Le nez est épanoui, généreux, sur la terre humide, la violette, la framboise, la cerise bien mûre, le noyau et sa légère amertume qui devrait se fondre avec le temps. Une petite touche épicée tonifie le tout. Un vin qui n’a sans doute pas connu le bois neuf? La bouche est soyeuse, la matière est belle et fraîche, les tannins sont fins, ronds comme une purée poudreuse. Cerise et violette aussi qu’exalte une acidité élégante. Puis le noyau apparaît et ajoute à l’ensemble une amertume bienvenue. Le vin affirme sa puissance en envahissant progressivement la bouche. Ni creux, ni faiblesse. La finale est longue sur le noyau et les épices. Un vin goûteux et gourmand qui se boit avec délices et qui vous laisse la bouche propre, prête à recommencer.

C’est diablement bon, franc et élégant.

 

EDIAMOVOTILACONE.

GUILHEM LA PATTEPATTE DOUCE…

Patrice Normand. Florence Aubenas.

 Six mois dans la blouse d’une bobonne, d’une ménesse de ménage.

Noyée dans la foule invisible des anonymes besogneux, elle a laissé de côté sa peau de parisienne dorée, gâtée par la vie, sa réputation flatteuse de professionnelle – ex otage – encensée par ses pairs, respectée par ceux qu’elle «investigue». Reconnue, même par ceux qu’elle égratigne, le long de son chemin de journaliste-star-médiatisée. Elle a survécu, cette demi-année, de ses maigres gains. Arrachés à force de petites combines, de petits temps, de rognures d’heures. Glanées de-ci de-là. Misérablement, inapparente comme les invisibles que nos sociétés repues ignorent, maltraitent, humilient. Nos intouchables à nous. Qui faisons la leçon, qui nous gargarisons d’expressions de haute noblesse d’esprit, de concepts subtils, voire de concetti dérisoires. Qui hurlons à l’Égalité, à la Fraternité, à la Liberté. Qui scandons, à longueur d’élections, d’interviews, d’éditoriaux, d’œuvres toujours incontournables, de joutes aussi mémorables qu’insignifiantes, le mot «Démocratie»!!! Certes, elle n’a rien inventé, un Allemand avant elle, avait bien fait son Turc…Mais elle l’a fait chez nous, vertueux défenseurs des Droits de l’Homme et des banquiers…

Alors, merci d’avoir la voix si douce, et l’œil si tendre, Madame Florence…

«A voix douce, patte légère», et c’est de vin qu’il s’agit maintenant.

Pour voir sa tête, faut faire chauffer Gougol un moment! Il a l’air un peu Barré le Guilhem, avec sa tronche broussailleuse et la queue de son cheval (?), derrière la tête. Planté comme un menhir. Gaulé comme un massif. A défoncer les mêlées. Tu peux le lâcher dans les Pyrénées, y fera pas tâche, le Balou! Un toucher délicat sous des pattes de mammouth. Enfoui dans la masse, un cœur de mésange sans doute…

C’est tout ça que ses vins disent de lui.

Il s’est discrètement installé à Ventenac-Cabardès, sur cinq hectares de Merlot-Syrah-Cabernet Sauvignon, aux portes de l’inexpugnable Carcassonne. Il fait du vin, ni plus, ni moins. Pas de certification particulière, rien que le respect de la terre et du raisin. Et humblement, du boulot…Il décline son ouvrage en trois cuvées, plus une, qui dort encore. Dans l’ordre, «La Peyrière», «la Dentelle» et «Sous le bois», des noms simples, rien de bien top-mode. Sauf un peu la dernière, la flemmarde, qui roupille encore dans la grange, dans son lit de bois. Elle prend son temps. «Natural Mystic», la mystérieuse… qu’elle s’appelle.

Les cartons, tout frais du voyage, me regardent et je les déchire déjà des yeux. Ça sent le miam-miam à pleines papilles, ces quatre fois six bouteilles. Je cuttérise sans pitié les coques ondulées, qui pleurent sur leur intimité bafouée. Ça endort la lame, puis ça crisse, ça cède, ça délivre les goulots, sagement rangés. Leurs étiquettes, rouges, vertes et jaunes, me regardent de leurs yeux de cyclopes éberlués. «La Peyrière» cligne de l’œil, «La Dentelle» me caresse la pupille, «Sous le Bois», énigmatique, reste coite. D’un doigt léger, je leur caresse les flanc,s qu’elles ont ordinairement rebondis. Rien d’ostentatoire. Pas de culs épais, de hanches d’odalisques épanouies, de cols effilés, de design branché. Que du flacon ordinaire. Que d’la bonne bouteille standard. Que d’la bourguignonne de comptoir, sobre et élégante.

Mais pas touche. Sous le vert bronze de la lentille pellucide, le fluide rouge sombre, est encore sous le coup de l’anesthésie du voyage. Chut. Qu’il se repose un peu…Il va me falloir me perdre un temps, dans les pelotes de mohair noir, serrées comme des moutons frileux, dans ce ciel d’hiver trop étroit. Inventer les oiseaux, qui ne migrent pas encore. Courir sous les rais épais des eaux froides qui effacent les paysages. Ou dormir, rêver, espérer…

«Le propre de l’attente, c’est de cesser dés qu’elle s’arrête»*!!!

La Peyrière 2008, VDP d’Oc.

Proprement débouchée, assise près du verre, à son tour, elle poireaute un moment…Dans le verre, son pur merlot s’installe aisément. Obscure et timide, elle ne dévoile de ses charmes, qu’une timide jarretelle zinzoline luminescente.

Séduit – qui ne le serait pas – je me penche sur le vin. Le printemps est dans le verre, l’été aussi. Du fruit, du franc et pur, précis, généreux. Cerise et cassis à maturité, rehaussés d’épices. Une petite touche verte bienvenue, aussi.

Fraîcheur et douceur instantanées s’installent ensuite, et roulent en bouche une matière, qui plus encore qu’au nez, parle la langue des fruits. Et surtout, c’est bon, c’est bon, ça vous force à avaler! La longueur, correcte, se fait sur les épices. Un jus qui ne se la raconte pas, mais qui vous emmène jusqu’au plaisir.

La Dentelle 2008, Cabardès.

La robe est belle et profonde, de jais cerclée de violet. Une vague de merlot dans un océan de syrah. Impossible de se tromper pour la seconde, la queue du renard sort littéralement du verre pour me sauter au nez! De la bonne grosse cerise noire qui tâche les doigts et dont le nom m’échappe, beaucoup plus que celui du cassis qui l’accompagne, et dont je me demande même, s’il ne se serait pas mélangé en douce, à quelques myrtilles descendues des montagnes… Et bien tout ça, pour un prix très acceptable, m’épate furieusement les narines. Les dentelles sont odorantes et généreuses, par ces campagnes! Mais Cabardès qui parle d’Oc, jette son olive noire, qui nest pas d’Oïl, dans le verre… quelques épices éparses, itou.

C’est du glissant à pleine bouche, du soyeux, du taffetas, que cette «Dentelle» en bouche. Plus de matière que précédemment, mais tellement élégante et suave, qu’elle en devient comme réelle et immatérielle (enfin je me comprends). Un jus, dont la fraîcheur taquine agréablement, juste ce qu’il faut, la margoulette!!! Un jus, qui aime tellement être bu, qu’il s’attarde en bouche, sans demander la permission…

Sous le Bois 2008, Cabardès.

Une robe du même tonneau, pour cet assemblage de Merlot (30%), syrah (5%) et Cabernet Sauvignon largement dominant (65%). Toujours cette encre noire, qu’un cerne de violet éclaire, comme un œil de courtisane Nubienne. Le bouquet de fruits est ici particulièrement généreux et prégnant. C’est une valse de notes rouges et noires, qui déroule sa mélodie odorante. Cassis, cerise mûre, fraise en confiture, dansent de concert, chacune des fragrances, soutenant les autres. En contrepoint, les épices, adoucies par une touche discrète de cannelle, comme une basse continue qui structure l’ensemble.

Mais c’est en bouche que le jus glissant se fait nectar. Les fruits dansent au palais, une sardane alerte et pimpante, au cœur d’une matière conséquente, qui habille la bouche de fins tannins veloutés. Les notes acides d’un fluviol imaginaire, donnent au jus, une énergie joyeuse, qui allège le grain du vin. Une légère touche de vert grillé, rappelle la prédominance du cabernet sauvignon, qui conduit le bal.

Ah la belle série!

Une gamme de vins aériens et gourmand,s qui va crescendo. Sûr que le Guilhem qui a fait ses classes chez Montus, n’a pas chopé la tannéite aiguë!

*Marcel Truhisme, Philosophe de bastringue.

 

EGUIMOLLETIRETTECONE.