Littinéraires viniques » Christian Bétourné

LE GALAHAD DU CHAT.

Le Lancelot de Galahad.

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Il a hurlé doucement.

 On aurait pu croire que son instrument fondait, tant les notes, à demi étouffées, serrées comme les souffrances dans le cœur des hommes et dans la ville elle-même, peinaient, du fait de la pudeur extrême d’Ibrahim, à sortir de l’embouchure. Beirut, plusieurs fois martyre, sous les doigts et les lèvres de Maalouf, revivait l’imbécilité crasse de la guerre ancienne. De longs silences, qu’habitaient sans doute les fantômes de toutes les âmes pulvérisées, entrecoupaient les gémissements cuivrés de la trompette du musicien. Les ondulations orientales pleuraient en pénétrant la chair du public.

Puis la trompette hurla, et cette fois, pour de bon, de la douleur elle passa à la rage.

Galahad, noyé dans la masse, ne savait plus si c’était la chaleur de la salle, bourrée à craquer, qui le mettait en eau, l’obligeait à lâcher durement, en silence, des larmes, des larmes aiguës de cristal de roche, brûlantes, épaisses, douloureuses, ou si Maalouf, du bout de sa trompette loukoum, avait percé le caparaçon de son habituelle insensibilité ? En tout cas il chialait, perdait les eaux, comme une femme accouchant. En souffrant le martyre Libanais. Le chant plaintif courbait les échines.

Dehors il pleuvait à seaux. Galahad laissa la foule se disperser, il était encore dans l’émotion, et ses yeux embués avaient du mal à cesser de se vider des malheurs de Beirut. La pluie s’arrêta quand il retrouva la vue. Assis sur le trottoir mouillé, un grand beau chat le regardait. Galahad fut instantanément persuadé que le bel animal l’attendait, lui et personne d’autre, pour une raison mystérieuse qui lui échappait. Seul maintenant devant la salle de concert, il fixait le chat qui le regardait sans ciller. Un poil long et fourni habillait le félin d’un épais manteau de chocolat au lait, un manteau de gala, un manteau de fourrure à faire la tournée des grands ducs. L’animal avait quelque de chose de noble et de buté, il regardait le monde du haut de sa race certaine. Ses oreilles noires fourrées de crème battue se dressaient sur une tête au museau sombre, comme si l’animal avait plongé le nez dans l’Athanor, un museau qui tournait au fauve et au roussi. Son regard d’escarbille, cerclé d’azur, ne quittait pas Galahad, suivait le moindre de ses gestes, la moindre de ses mimiques.  Quand il s’essuya les yeux du revers de sa manche, le chat pencha la tête sur le côté. Une mince ligne de fourrure blanche, qui partait en s’effilant, du bout de sa truffe noire jusqu’entre ses yeux, lui donnait un air inimitable, étrange, et renforçait l’impression de noblesse fragile qu’il dégageait.

La pluie torrentielle se transforma en crachin. Galahad tourna les talons et s’en fut. Le chat, toujours assis, le suivit du regard. Galahad tourna au coin de la première rue, alors le matou se leva et se mit en route, en ondulant comme une danseuse en chaussons blancs. Sa démarche était si légère – il ne semblait pas toucher le bitume – qu’on eût pu le prendre pour un fantôme.

Dans les entrailles de Paris, le métro creusait son chemin. Debout au centre d’un wagon quasi vide, Galahad, accroché d’une main, baissait la tête, attentif à tout ce qui ne se voit pas. Il respirait à plein nez les odeurs accumulées au long de la journée, un pot-pourri, délicieux, à son goût. La pestilence souterraine le transportait, il respirait par la bouche à petites goulées successives, s’efforçant de déchiffrer, atome après atome, le lourd remugle qui planait dans la rame. Pour chaque fragrance exhumée il revivait l’heure du jour où elle était née, la seconde où elle avait perlé au creux d’une aisselle surchauffée, dans les plis serrés d’un jeans moulé, ou alors sous le manteau d’une femme angoissée, sous la chemise d’un homme désespéré, au creux des reins d’un enfant effrayé. Galahad remontait le temps. Invisible, il revivait le wagon bondé du petit matin de ce jour finissant. L’aigrelet des corps mal lavés lui chatouillait l’appendice, c’était absolument délicieux. Mais ce qu’il préférait, c’était les odeurs du soir, quand les gens s’engouffraient dans le serpent articulé, revivre l’heure de pointe, quand les corps, collés les uns aux autres, étaient au plus fort de leurs secrétions, de leurs puanteurs, alimentées par les malheurs, les déceptions, le stress, le dépit et autres émotions épaisses qui avaient graissé leurs peaux blêmes. Sous ses paupières closes, Galahad était de tous ces moments, il vivait les différentes scènes, plus fortement que s’il les avait vraiment subies. Il ne s’étonna pas, emporté qu’il était par l’intensité du plaisir, de voir le chat se faufiler en se frottant dans la forêt fantomatique des jambes plantées sur le plancher. Il se glissait au ralenti, souple, et toujours élégant, rasait les chaussures maculées, évitant les mouvements intempestifs des voyageurs harassés qui se touchaient presque. Au moment où les scènes de la journée, comme mirages au désert se brouillaient, avant de disparaître, il vit distinctement le grand chat, assis à ses pieds qui le fixait, sans broncher d’un poil. Alors il plongea dans les lacs obscurs des yeux qui le ramenèrent au présent, en ce milieu de nuit, accroché d’un bras à la barre centrale de la rame, à demi somnolant, s’en allant jusqu’à Châtillon-Montrouge, où il descendrait, pour reprendre la 13 dans l’autre sens. Là enfin, il s’extrairait à grand peine du ventre de la terre, à Saint Denis-Université.

L’air humide le surprit quand il déboucha dans la rue au sortir de la station. Un miaulement aigu le ramena au réel. Devant lui le chat cheminait, s’arrêtant régulièrement pour l’attendre. Et cela lui sembla avoir toujours été ainsi. Le regard dans le vague, Galahad marcha encore un bon moment, avant de s’apercevoir de la disparition de l’animal. Il déposa doucement la grille qui bordait, au ras du sol, un des murs du centre commercial de la Basilique. A cette heure noire, la rue Edouard Vaillant était déserte et silencieuse. Galahad se glissa derrière le grillage, le remit soigneusement en place de l’intérieur. Personne n’avait jamais rien remarqué, la découpe était propre, et le crible à mailles serrées paraissait intact. Dans le sous-sol obscur, encombré et inhabité il était chez lui. Il poussa la porte de bois du petit local pauvrement aménagé qu’il squattait depuis plusieurs années, tira sur le cordon relié à l’abat-jour rouillé qui balançait au plafond, et la lumière chiche éclaira la pièce minuscule. Étalé sur le tas de carton qui lui servait de lit, la queue battant doucement, comme un Pacha au harem, le chat, impassible le regardait de ses grands yeux de mercure bouillant. Galahad comprit alors que le matou venait de prendre ses quartiers chez lui.

Il s’évertua à lui trouver un nom, un grand nom, un nom fort, original, digne de lui. L’animal était très beau, impossible de l’affubler d’un nom stupide genre Minou ou Pompon ! Alors il fit ce qu’il avait renoncé à faire depuis si longtemps, il entra dans une bibliothèque, pour se retrouver très vite dans la grande salle de Sainte Geneviève. C’est qu’il la connaissait bien la très Sainte, pour l’avoir assidument fréquentée quelques lustres auparavant.

Debout, rasé de frais, propre, Galahad, correctement vêtu, jambes écartées, faisait face au Panthéon. Le péristyle monumental l’écrasait de toute sa majesté néo-classique, une suée lui mouilla le dos. Le monstre de Soufflot le renvoyait à son passé, au temps où il habitait un bel immeuble du 5ème, quand il était quelqu’un, un de ces jeunes carnassiers promis à une carrière fulgurante. Il secoua la tête pour chasser ses souvenirs et se dirigea vers la Librairie Sainte Geneviève. Le chat, assis sur les marches de la mairie du 5ème, l’observait. Il y retourna plusieurs fois, consulta et consulta encore des livres anciens, à la recherche d’un beau nom pour ce félin qui lui faisait la grâce de sa présence. Quand la liste constituée lui parut suffisante, il donna au chat le nom d’Abélio mais celui-ci fit la sourde oreille. Avalon, Caelia  n’eurent pas plus de succès, Epona, Icarus, Ishtar non plus, Alannus, Belennos et Brigit encore moins. Les jours passaient et le chat ne daignait répondre à aucun des noms que Galahad lui proposait. Galatea, Lionel et Nyx firent un bide, Pandora, Perceval et Hermès n’eurent pas plus de chance, et Galahad arrivait au bout de sa liste. Un soir qu’il s’était énervé tout le jour à baptiser le chat, il se mit à hurler “Lancelot, si tu continues à faire ta mijaurée, tu vas finir au lac”. C’est alors que le félin se leva pour s’en venir se frotter à ses mollets en ronronnant comme une catin en chaleur. C’est ainsi que Lancelot entra dans la sinistre vie de de Galahad pauvre cloche. Le chat quitta sa couche et se mit à suivre l’homme tout le jour, au hasard de ses déambulations. Il était toujours quelque part, non loin, parfois Galahad le perdait de vue une paire d’heures, mais il réapparaissait. Ce manège dura un temps, Galahad survivait. Entre maraude, petits larcins, restos sociaux, il trouvait toujours de quoi nourrir son compère, et lui accessoirement.

Un beau jour. Oui ce fut vraiment un beau jour, un jour à marquer d’une pierre noire, Lancelot décida de précéder son “maître”, comme s’il voulait le guider. Galahad ne s’en aperçut pas de suite et continua à marcher au hasard dans Paris. Alors le chat se mit à tourner autour de lui, à lui passer entre les jambes pour le faire trébucher et attirer son attention. Galahad jurait, faisait mine de lui donner des coups de pieds, Lancelot s’éloignait d’un bond mais revenait régulièrement miauler entre ses jambes. Galahad n’en revenait pas, le chat l’accompagnait depuis, maintenant bien un hiver, jamais il n’avait miaulé, et voilà que, le printemps revenant … !?

Galahad s’obstina à ne pas comprendre ce que Lancelot lui signifiait à sa façon. Ses errances l’emmenaient toujours vers les ponts de Paris. Il affectionnait particulièrement la passerelle Simone-de-Beauvoir, la passerelle Léopold-Sédar-Senghor et plus que tout le pont Mirabeau. Il aimait y faire des haltes qui n’en finissaient plus. Les coudes appuyés sur la balustrade, le corps penché vers l’avant, il se laissait hypnotiser par les eaux vivantes. Les remous changeants, les couleurs aussi, qui passaient du limoneux au vert mat, le captivaient à en avoir mal aux yeux. Lancelot s’accrochait à son pantalon, miaulait, geignait mais rien n’y faisait, Galahad parlait aux ondines, regardait d’un œil énamouré Ophélie descendant lentement au rythme du courant, autour d’elle il voyait onduler d’improbables bouquets d’algues longues, d’un vert bronze très sombre, au travers desquelles pulsaient de subreptices lueurs opalescentes. Mais ces visions sublimes s’évanouissaient, au moment où fermant les yeux, il allait se laisser aller à les rejoindre. Une griffe traversa la toile de son falzar et le ramena à la réalité présente, il se raidit et repoussa la balustrade. Lancelot fit trois pas, s’arrêta, et le regarda, attendant qu’il veuille bien le suivre.

Et l’homme, enfin, consentit à suivre l’animal. Ils marchèrent longtemps, traversèrent la ville en diagonale, pour finir Impasse de la Cité du Midi, dans le 18ème. Le chat s’arrêta devant les carreaux de faïence des anciens bains-douches de Pigalle, en reniflant d’un air délicat l’un des nombreux pots-de-fleurs qui garnissaient la façade. Galahad l’observait sans bouger, le chat miaula jusqu’à ce que l’homme comprenne et se décide à creuser dans la terre d’un pot de géraniums. Il en sortit un petit paquet de papier huilé duquel – il en resta un long moment éberlué et sans voix – il extirpa un rubis de taille moyenne, une goutte rouge sang, irisée, qui scintilla dans le creux de sa paume. Les rayons de soleil, dont la brillance était multipliée par les facettes du joyau, l’aveuglèrent. La pierre roula dans sa main, le soleil réfracté fit feu de tous côtés, à presque le bruler. Le lendemain, Lancelot l’emmena dans le 11ème, près de la rue Oberkampf, bruyante et agitée. Le félin apeuré rasait les murs, il s’engouffra dans l’impasse de la Cité du Figuier et s’allongea devant la Maison Verte. Dans un grand pot rouge, au pied d’un palmier nain, Galahad déterra une émeraude ronde, une perle verte, qui, nettoyée, pulsa entre ses doigts terreux. Lancelot le regardait, immobile, ses grands yeux insondables cerclés d’azur brillaient eux aussi. Le surlendemain, à la traine du chat, il se retrouva dans le 13ème, Impasse du Square des Peupliers. Au pied du mur d’un jardinet, entre deux pierres disjointes, il dénicha entre les fleurs sauvages, qui sortaient du mur comme la poésie nait de l’indicible, caché dans un papier cristal craquant, un saphir, une larme, belle, pure, lumineuse, la sœur bleue du rubis, qui étincela tout autant. Lancelot, assis dans sa fourrure, énigmatique et muet, le regardait sans ciller. Quelques jours passèrent, dans la pénombre de la cave, Galahad n’en finissait plus d’admirer les trois joyaux. Perplexe, inquiet, angoissé même, il n’osait plus bouger. Un matin, il n’avait quasiment pas dormi de la nuit, le chat l’emmiaula hors du squat, jusque devant une devanture minable à la peinture écaillée. Galahad comprit, entra et vendit, une fortune, mais à perte bien sûr, ses trois pierres. Le marchand, un vieil homme, dont le visage restait indistinct dans la pénombre ambiante, ne parut pas surprit. Un instant, Galahad crut le voir sourire, comme si le vieux connaissait ou reconnaissait les trois précieuses. Personne n’a jamais su, ne sait, ni ne saura jamais, qu’il avait acheté et revendu, à maintes reprises ce même trio de cailloux précieux Sans un mot, ni même l’esquisse d’un sourire, il lui tendit une mallette de skaï défraichi dans laquelle il avait soigneusement rangé de grosses liasses de billets tout neufs.

Au milieu de la nuit, Lancelot réveilla Galahad à coups de museau mouillé et de langue râpeuse, puis il tourna autour de la mallette en miaulant sans faiblir, jusqu’au matin. Épuisé, Galahad s’en fut, la mallette à la main, acheta un beau petit appartement non loin du Panthéon, se fit tailler quelques chemises, quelques costumes aussi chez un tailleur du sentier, alla jusqu’à s’offrir une garde-robe complète et plusieurs paires de chaussures. Puis il entra dans une des plus belles boutiques de Paris, vira et tourna, à donner le tournis à la vendeuse, jusqu’à ce qu’elle lui présente un  magnifique coussin de tissu, un mélange de soie sauvage, taffetas et velours, de couleur rouge, un rouge d’alizarine rutilant, splendide de texture et d’aspect, un luxueux carreau large et rembourré. Cette fois là, ce fut le chat qui le suivit jusqu’à l’appartement meublé de neuf. De l’une des fenêtres, Galahad, appuyé au rebord et le chat à ses côtés assis sur son coussin, contemplèrent longuement la superbe façade de la Librairie Saint Geneviève. Un instant l’homme se demanda ce que la dépouille de la Sainte, enterrée dans l’abbaye d’origine, avait bien pu devenir. Lancelot lui, nul ne pourrait dire ce qui lui traversait l’esprit, mais une chose est certaine, le chat ronronnait comme un feu qui respire.

Quand ils entrèrent dans la grande salle de la Tour d’Argent, un silence glacial figea les convives, la température chuta. Les femmes frémirent. Les mâchoires s’affaissèrent, les fourchettes s’immobilisèrent. Galahad, vêtu d’un smoking blanc sur lequel une lavallière rouge rubis éclairait une chemise de soie immaculée, s’avança. Il tenait sous le bras un coussin de tissu, rouge comme le feu d’un volcan au comble de l’orgasme, qu’il tendit en souriant au maitre d’hôtel. Celui-ci le posa sur un fauteuil blanc, fit le tour de la table et tint le dossier du fauteuil d’en face dans lequel Galahad s’assit. Face à lui, Lancelot avait pris place sur son précieux carreau. Ils firent bombance. Galahad riait, Lancelot ronronnait entre deux bouchées de cervelle de colibri. Les deux compères s’entendaient comme larrons faisant la foire.

Une nuit, la ville était plus noire qu’à l’ordinaire. Un très gros orage avait plongé Paris dans l’obscurité, les dégâts avaient été tels que les techniciens étaient débordés, la lumière ne reviendrait pas avant le matin. Galahad, debout devant la fenêtre, pour la première fois de sa vie, voyait vraiment les étoiles. La voie lactée, il aurait pu la toucher du bout des doigts, il lui suffisait de pousser un peu sur la pointe des pieds. Il ouvrit la fenêtre et tendit les bras. La pulpe de ses doigts chauffa un peu puis une chaleur douce envahit tout son corps. C’était une sensation subtile, indéfinissable, c’était comme si tous les duvets de touts les oiseaux du monde l’effleuraient. Derrière lui les yeux de Lancelot brillaient comme deux escarbilles, le chat ne le quittait pas des yeux, ses moustaches frémissaient. Il se mit à chanter son ronron de velours. Puis d’un bond il fut près de l’homme. Ensemble ils se fondirent dans la suie de la nuit. Peu après Galahad s’endormit. Lancelot s’était couché près de lui, les yeux grands ouverts comme des fenêtres liquides, il le mangea du regard toute la nuit. Par moment il lui léchait les mains, les joues, le nez, c’était selon. L’homme s’ébrouait et souriait en dormant.

Au petit matin la lumière vive réveilla Galahad, il chercha le chat du regard mais ne le trouva pas. Il se leva, versa du lait dans un beau bol rouge, ouvrit une boite de pâté de luxe, l’écrasa dans une coupelle dorée, puis se mit à préparer son petit déjeuner. Quand il s’assit, un bol de café brûlant à la main, Lancelot n’était  pas là, toujours pas. Huit jours durant il ne reparut pas.

Galahad, si l’on peut dire, fouilla Paris de fond en comble, des pieds à la tête, de la cave au grenier, comme un fou il erra, dormit dans les impasses aux pierres, alerta tout le voisinage. On le regardait comme un éperdu, les yeux lui sortait de la tête. Puis il se barricada dans l’appartement, se roula en boule sous les draps, et pleura, pleura, et pleura encore, des jours et des nuits. Au bout d’un temps, il ne pleurait plus, il miaulait désespérément, à s’arracher les cordes vocales. A ne plus se nourrir – il n’y arrivait plus, il vomissait à la moindre bouchée – il maigrit beaucoup, son visage se creusa, ses yeux s’enfoncèrent dans leurs orbites, cernés de violet on eut pu les prendre pour des lacs oubliés perdus au fond des cratères d’anciens volcans.

Deux mois passèrent puis il se leva, se doucha, se parfuma, s’habilla soigneusement, enfila son smoking blanc, noua sa lavallière rouge sur sa chemise immaculée, chaussa ses vernis, serra sa ceinture au dernier cran, celui d’avant la mort, et sortit dans l’air vif du matin sous un ciel de pure émeraude. Sans hésiter, il marcha jusqu’à la passerelle Simone-de-Beauvoir, il y resta un long moment, les yeux perdus dans le courant des eaux vives du printemps, puis il répéta, comme un rituel dérisoire, les mêmes gestes sur la passerelle Léopold-Sédar-Senghor, pour se retrouver, au bout de son chemin, sur le pont Mirabeau.

Les deux mains serrées sur le rebord du parapet, penché très avant, il regardait sans bouger, les eaux galopantes, insensible aux passants. Parfois l’eux d’eux, inquiet de le voir figé dans cette position dangereuse, s’inquiétait et l’interrogeait, mais il ne répondait pas. Elles roulaient et balbutiaient les eaux, agitées par les énergies joyeuses du printemps. Galahad cherchait à percer leur surface, à pénétrer la masse liquide, à s’y fondre, de toute la force de sa volonté. Mais il n’y parvenait pas, l’eau fragile se dérobait, elle chantait et semblait se moquer de lui. Alors il relâcha ses muscles et se laissa aller au spectacle changeant du fleuve. Le soleil au zénith jouait avec les couleurs, et le bronze passait du citron à la chartreuse, de l’opaline à la sauge au rythme des nuages. Parfois, un rayon d’argent reflété par une vaguelette éphémère lui mettait les larmes aux yeux. Midi sonna au clocher de l’église de Notre Dame d’Auteuil, douze coups qui fendirent l’air et le temps. Le son clair des cloches s’amplifia, au point que Galahad crut entendre toutes les cloches de la terre résonner à ses oreilles. Comme une magnifique symphonie parfaitement accordée, il sourit de plaisir et d’émotion mêlés.

A ce moment précis, l’harmonie entre l’eau, le ciel et la musique lui parut pure et parfaite. Puis le clapotis des eaux cessa, le fleuve devint un miroir aveuglant, Ophélie apparut. Ses voiles blancs ondulaient autour de son corps, ses cheveux d’algues couleur malachite flottaient autour de son visage d’ivoire. Etrangement son corps s’arrêta pile au sortir du pont, ses yeux s’ouvrirent démesurément et Galahad vit scintiller dans ses pupilles de jais, le rubis, l’émeraude et le saphir. Puis elle ouvrit les bras.

Galahad disparut dans les eaux vives. Sur le trottoir d’en face, Lancelot, assis sur sa queue, ne bougea pas d’un poil. Sans doute attendait-il le suivant ?

J’AI BU LE SANG DES DIEUX.

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Le De au jardin d’Eden.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.
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J’ai bu le sang des dieux, ils sont tombés brisés,

Et leurs livres sacrés sont partis en fumée.

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Dieu qui planait joyeux au centre des nuées,

Nuages de sauterelles aux ailes colorées,

Brassées de fleurs coupées aux corolles pâmées,

Voiles des navires, ailes des papillons,

Mangues opalescentes et les juteux melons,

Toutes autour de lui tournaient comme des cons,

Tous étaient boursouflés comme de gros ballons.

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Il m’a dit,

Ô toi petit bonhomme, qui aime les houris,

Les souks odorants, les palmeraies oubliées,

Dans les contrées maudites, là où les hommes ont ri,

En rayant de la carte tous ceux qui ont souri,

Ils chantaient la misère, ma gloire dévoyée,

Dans leurs livres étroits et leurs esprits si gris,

Que les ciels d’hiver paraissent bien lumineux,

Pauvre de vous, pauvre de moi, si seul là-bas,

Si bas, si loin de vous, quand vos sabres trop clairs

Crèvent les yeux, vers morts de m’avoir mal aimé,

Si haut, gargouilles hideuses sur vos cathédrales,

D’autres tristes croisés sous leurs armures d’airain,

Vous alliez exaltés, ivre du sang purin,

D’autres enturbannés aux regards de percale,

Dans les déserts brûlants sont crevés, égorgés

Et leurs vierges à jamais demeurées éplorées.

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Il m’a dit,

Égorgeurs de tous bords allez donc vous cacher,

Je vous ai vus, vous vois et vous verrai, où que,

Vous étiez, vous êtes et vous serez, foutre de,

Je vomis vos bassesses, aujourd’hui je promets

Que votre triste engeance ne me fait que pleurer.

C’est que pour être Dieu, je n’en suis pas moins homme,

Et il ferait beau voir, que vous les petits gnomes

Vous vous serviez de moi, qui suis plus que vos lois.

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La voix de Dieu m’a dit, et je n’ai rien compris,

J’ai tourné dans mon lit, et me suis rendormi.

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Au-dessus du naufrage, Dieu a fait ses bagages.

Putain, salope, pouffiasse, espèce de sale connasse …

What do you want to do ?

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LA DERNIÈRE GORGÉE DE VOSNE APRÈS MA MORT…

Edvard Munch. Autoportrait à la cigarette.

M’enfin …

Le printemps, ce temps des énergies fleuries de la terre en joie, n’est pas pour demain. Et le ciel grisouillant, qui laisse sourdre régulièrement ce crachin glacial de ses nuées létales, l’atteste. La nuit, à moitié blanche, a passé. Saloperie de crève qui s’en va et qui revient, faite de petits riens et de quintes cuivrées, pas floches du tout … A contrario, dans l’azur limpide des valeurs rétamées, étalées, Shakira, nous dit-on, sera bientôt faite Chevalier des Arts et Lettres. Des Arts Siliconés et des Lettres Botoxées. Chevalière des enflures en quelque sorte ! Après la lourde Stone et le piquant Charden, mis à l’Honneur, récemment, par la Légion, tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles aux cimes des vanités conquérantes. Sur la côte Italienne, le lourd paquebot des Croisières (dés)organisées, à trop vouloir s’exhiber aux yeux des peuples des rivages protégés, s’éventre, comme une bedaine gonflée de victuailles accumulées, sous le scalpel des rochers affleurants. Fidèle aux mœurs courageuses du temps, le capitaine a quitté le navire bien avant ses passagers. Que lui reprocher, quand la Finance impavide, au nom du veau d’or, étend sa toile sur le monde, assassine les peuples, tient les politiques à la gorge, place ses hommes de paille à la tête des états, et bâillonne les Nations …

Dans le jardin, les étourneaux avides, chassent les mésanges bleues, épouvantent les chardonnerets gracieux et se bourrent la panse de lombrics aveugles, qui pointent le bout de leur prostomium entre les herbes gorgées d’eau, anciennement lustrales. Pigeons et tourterelles, eux mêmes, n’osent approcher. Les fauvettes affamées, branchées alentours, frissonnent sous leurs plumages hérissés. Aux branches tordues, comme pendus agonisants, du pommier noir et nu, des boules de graisses lanternent, qui leur sont destinées. Du pain sec égrugé, des graines pilées aussi. Tout est sous contrôle des rapaces aux ailes tachetées, pas un accès qui ne soit interdit aux moineaux fébriles. Ça délocalise à mort et ça se gave à tout va …

Fractales.

Au bout de sa galerie, dans un petit bruit mou, Fion le lombric, aspirateur aveugle, bute sur une paroi de bois dur. Dans le parallélépipède de chêne clos, le choc résonne lugubrement. Le corps sans vie, bordé de soie grège ourlée de dentelles kitsch, ne frémit pas. Dans les chairs putréfiées, les asticots au turbin qui gigotaient à tout va, se figent un instant, hilares. Encore un végétarien de passage, se disent-ils, en rigolant de leurs voix aiguës, crachant de ci de là quelques purulences goûteuses, gorgées d’humeurs putrides. Fion le purificateur ne rétorque pas, le temps, son allié, mangera le bois, lui ouvrira le chemin, bien après que les vers insolents et leur charogne auront disparu. De l’autre côté de la boite, Glibou la taupe, lancée à toute allure qui creuse sa galerie à grands coups de griffes, s’écrase, comme une balle molle, sur le flanc de bois dur. La bougresse, grossière comme un convers chaste, lance un chapelet de jurons gras, terrifiant les gueulins qui se figent une seconde dans les graisses coulantes. Tiens, v’là la grosse qui s’écrase la tronche de l’autre côté des planches, hurlent-ils en bavant. Enfer et putréfaction, puisse t-elle s’exploser le pif et se casser les arpions la bouffie pelue, braillent-ils en chœur ! On ne le sait guère, mais les petits équarrisseurs ne manquent ni d’humour pesant, ni de mordant, ils ont la répartie facile et le verbe cruel. Dans l’obscurité humide des sols tendres, les nettoyeurs opalescents, minuscules et fragiles, ne craignent personne, et leur faconde dévastatrice en éloigne plus d’un. Pourtant, au bout de leur ouvrage, ils finissent par éclater sous la dent d’une musaraigne de passage, ou empalés, pantelants, à l’hameçon d’un pêcheur.

Ainsi va la vie de l’asticot vorace,

Croquera bien qui sera croqué …

Sur le panka noir hivernal, la lune, pleine et blanche comme un œil à moitié dévoré, mange le ciel, et porte les ombres des cyprès sur les tombes muettes du camposanto. Leurs croix de pierre, rongées par un lichen verdâtre, implorent les cieux, sans espoir, comme des mains blessées. Au secret des regards humains, dans les basses vibrations, succubes et incubes, boufres et furies, tournent et errent, à la recherche des âmes perdues, accrochées à leurs sépulcres de pierre, comme des huîtres à marée basse. Quelque milliers de hertz plus haut, en compagnie d’ectoplasmes de même classe, l’âme d’ACHILLE plane, insensible aux miasmes inférieurs en maraude, et peine à poursuivre son ascension. C’est que la transition est une dure épreuve. Le détachement est lent, progressif, douloureux. Achille, de son regard privé de vue, scrute le cercueil qui renferme sa dépouille incarnadine dévastée, ce véhicule fidèle qui l’a servi, supporté ses faiblesses, ses écarts, tout au long de sa vie sarcoplasmique. Et le voici maintenant, atone, gisant, flasque, dégorgeant ses humeurs faisandées, aux ventres avides des esches frétillantes. La carogne le tient toujours à cœur, il peine à la quitter. Il a beau savoir qu’il lui faut s’en défaire pour mieux la retrouver une prochaine vie, il la regrette et se lamente encore. En silence. Les vortex lumineux ont beau le frôler, le traverser, l’illuminer, leurs motets sublimes psalmodiés, le ravir et le nourrir de pures images apothéotiques, misérable, tout encore habité de sentiments humains, il résiste. Des brassées d’images le traversent, l’inondent, le bouleversent.

Alors, une dernière fois il s’accroche à un souvenir et retourne en pensée tout en bas …

Tremblante et partiellement délitée, l’évocation de cet écrin de verre opaque, plein de ce sang vermeil qu’il aimait tant à boire, peine à se matérialiser une fois encore, à ses yeux disparus … C’était un triste soir d’hiver, sinistre, venteux, glacial. Sur le cuir patiné de son bureau de vieux bois usé, trônait un verre à long pied surmonté d’un large cul de cristal fragile, aux formes pures et élégantes. Le rayon étroit de la lampe posée à ses côtés, se diluait en d’infimes subtilités, concentrées dans l’épaisseur du verre, jusqu’à l’éblouir. Prémices aveuglantes du plaisir à venir. Lentement, le jus roula en lacis gras, épousa la courbe du verre, qu’il remplit à moitié. Le bas du coteau de Vosne Romanée lui souriait en ce printemps 1996, images fugaces de quelques jours heureux. Sous les feuilles des vignes riches des sucs épais de la terre, au paroxysme de la sève montante qui lui agaçait aussi les reins, les gros raisins verts et durs n’étaient pas loin d’entrer en véraison. « Aux Réas », climat du Domaine Bertrand Machart de Gramont, au terme des vingt cinq années échues, se reflète, ce soir d’avant, sur le lac incarnat, transparent et brillant, qui étale sa surface ronde au centre du verre. Immobile, sous la lumière coruscante, il joue comme un peintre, des nuances franches du grenat lumineux, et des ondes rosées frangées d’orange foncé, qui roulent dans ses plis. Achille tressaille, quand au premier nez, le fumet puissant du gibier corrompu le renvoie à sa dépouille. Mais cela ne dure pas. La rose fanée déplie ses pétales labiles, le cassis frais la suit, puis le cuir gras d’une vieille selle se mêle aux fragrances légères d’un sous bois humide. L’âme retombée, vacille et se pâme comme au temps anciens de ses plaisirs profanes, sa voix à jamais perdue, murmure les mots des amours oubliées. La fraîcheur du jus tendre surprend Achille, comme si tous les vins de sa vie de viande morte se rappelaient à lui ; le vin délicat lui remplit la mémoire de sa bouche absente, puis se met à enfler. La modeste gorgée devient rivière de fruits rouges, qui roule au palais, et lui caresse la langue des épices douces qui sourdent de son centre. Lentement le vin roule dans sa gorge. Sa dernière avalée, si longue, à ne jamais la quitter, s’éternise (sic). Mais sa mémoire s’épuise. Les puissances du haut l’aspirent violemment. Il s’accroche encore un instant, le temps que se dissipe la réglisse et que viennent lui dire adieu les tannins, fins comme capeline, qui lui parlent à la coda, des calcaires sous marnes argileuses …

Qu’il a tant aimés …

Dans un imperceptible bruissement, il a disparu.

En bas, sous la dalle, les asticots redoublent de voracité !

 

EMORATIMOLIECONE.

SOUS LA LANGUE …

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La fleur concoctée de La De.

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Compulsif,

Ébouriffant,

Concomitant,

Va la cruche à l’eau,

Converse,

Perverse,

Conspuer,

Parfois,

Concupiscent,

La totale,

Convergent,

Droit au but,

Conclusif,

Plein les tifs,

Conacry,

De plaisir,

Connivence,

A Saint Paul,

Concrétiser,

Crépitant,

Condescendant,

Organe blessé,

Comprimer,

Distingué,

Compresser,

Perd son jus,

Conclure,

Et revenir,

Combatif,

Olé,

Comateux,

Dort d’un œil,

Combine,

Au jardin,

Comburant,

A bourrer,

Condor,

Pine en berne,

Conciliabule

Gland dû,

Congrès

Bonne soirée,

Concerné,

C’est gagné,

Confluent,

Lit trempé,

Confrère,

Incestueux,

Compère,

De couilles,

Consoeur,

Non monsieur !

Congénère,

Ce qu’il peut,

Confrérie,

C’est la fête,

Compote,

Entre amis,

Congruent,

Pâteux,

Concierge,

Solitude,

Confort,

Forteresse,

Condé,

Jamais n’abolit,

Contrefort,

Imprenable,

Contrepoint,

Ça bagarre,

Contrebalance,

Bon poids,

Contraste,

Lumineux,

Congelé,

Mensonge,

Combattu,

Tout rouge,

Mais heureux …

TORQUEMADA IVRE.

Le Torquemada torturé de La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

—-

Sur les terres infestées le soleil effrayé,

L’œil crevé du Cyclope, désolé, a sombré.

Torquemada ivre, les goupillons sanglants

Ont hurlé au ciel pâle le nom sali d’un dieu

Sourd comme une roche dans le profond des cieux.

Les corps blancs éventrés, éviscérés, béants,

La terre brune a rougi, le soleil délavé

A juré sur sa vie de ne plus se lever.

—-

Sur les eaux rugissantes le soleil est tombé,

Dans les cœurs la folie s’est emparée des âmes

Ivres de joie noire des hommes aux mains coupées,

Dans les déserts brulants où régnait Abraham,

Comme le vent aux yeux vairs la mort s’est engouffrée.

Le silence implacable comme une lame forte

La vie a disparu, les eaux de la mer morte

Ont glacé le soleil, sa lumière a fané.

—-

Le ciel bleu d’azur pur s’est chargé de vautours,

Des nuages de feu, comme des culs de four

Ont embrasé les anges qui volaient alentour,

Des dragons en furie ont surgi des enfers,

De leurs gueules écarlates les laves des volcans,

Mêlées aux pluies acides, aux tempêtes de sang,

Ont dévasté les airs, le ciel devenu blanc

A déserté la terre et le soleil mourant.

UN CHIEN.

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Le bâtard de La De.

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Hector est un chien fou d’extraction incertaine

Son gros museau baveux pleure à longueur de temps

C’est un bâtard racé à la démarche lourde

Et son cul de travers peine à suivre sa route

Il trottine de guingois, se prend souvent les pattes

Dans les trous trop profonds qui bordent le chemin.

—–

Sous ses sourcils épais comme balai de sorcière

Ses petits yeux chassieux coulent comme rivière

On croirait qu’il est triste quand son regard vous toise

Et qu’il pose sur vous ses deux billes d’ardoise.

Mais non il est joyeux et sa queue coupée rase

Brûle de frétiller pour vous dire son extase.

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Il trimbale avec lui le jour comme la nuit

Un doudou déchiré très vieux et très pourri

Qu’il a volé un soir toutes lumières éteintes

Le bébé a pleuré, ne s’en est pas remis,

Les parents affolés n’ont jamais rien compris

Dans la nuit sans étoiles, Hector s’est évanoui.

—–

Ses pattes sont si courtes, on croirait un boudin

Quand il saute du trottoir, il se lime les dents

Il aime sa maitresse et les petits enfants

C’est qu’ils sont à sa taille. De ses crocs ivoirins,

De ses dents de vieux chien leur mordille les mains

Et les bébés de rire, et leurs yeux  sont brillants.

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Quand il croise dans la rue, une bête de palace

Hector devient fou et se jette à sa gorge

Il faut le frapper fort pour qu’il lâche sa proie

Hector est un bâtard qui fait régner sa loi

Sa maitresse le gave de croquettes de roi

En espérant qu’un jour il prenne de la race.

MADAME DE LA VALLIÈRE A « RÉGNIÉ » SUR L’ABBÉ …

Pierre Mignard. Louise de La Vallière et ses enfants.

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Trente six ans au très strict couvent des Grandes Carmélites …

Louise de La Vallière s’y réfugia à trente ans, rue d’enfer (sic) à Paris, dans le clair-obscur de la Foi, quand Louis XIV lui préféra La Mortemart, plus connue sous le nom de La Montespan. Elle fut quelques années l’écuyère préférée du Roi Soleil avec qui elle partagea de très ardentes chevauchées et lui donna quatre enfants, quand elle ne jouait pas les Diane Chasseresse entre deux soirées musicales. Elle dansait aussi, « l’Amante Parfaite » dont parle Sainte Beuve, « celle qui aime pour aimer, sans orgueil ni caprice, sans intérêt ni ambition, et dont la sensibilité ne cache pas la fermeté de cœur ». Native de Tours elle connut et aima sans doute les vins de Touraine …

A vous faire rêver …

La vie aux Carmélites, ordre strictement contemplatif, n’est pas soulas à toute heure. Jeune, silence et prière y rythment, entre Laudes et Complies, l’essentiel des jours. On peut imaginer – sans faire insulte à la dame – que de temps à autre, Louise adoucissait son séjour en se régalant d’une larme de « Les Carmes-Haut-Brion » et qu’elle implorait ensuite longuement son pardon aux pieds de Saint Emilion … Le lendemain du jour que l’abbé à la longue figure, confesseur attitré des Sœurs du Faubourg Saint-Jacques s’en était allé rejoindre le Paradis espéré, vit arriver au couvent son remplaçant, un jeune abbé fin et racé, qui ne devait sa charge qu’à sa place de cadet de la famille. Louis-Étienne de Morgon, à la fougue retenue et aux longs cils palpitants, se mit à l’œuvre de confession. Entre les chuchotements postillonnant des vieilles nonnes édentées, le timbre clair et la charmante complexion de Louise de la Miséricorde, il eut vite reconnu sa préférence. Autant qu’il le pouvait, entre deux vieillardes, il aimait converser à petits mots murmurés avec cette jeune sœur à la peau de soie, qui ne s’en plaignait pas. Privée de musique profane – sa voix pure résonnait comme celle d’un ange à la chapelle – elle se régalait en secret des anecdotes piquantes que lui rapportait le jeune abbé, qui fredonnait parfois, feignant la contrition, les derniers airs de Lully, Pachelbel ou Purcell. Au risque de se damner pour l’éternité, il lui récitait encore, à voix douce des textes de Spinoza ou de Descartes, puis au retour, il priait des nuits entière pour son salut, expliquant à Dieu combien il avait peine à contraindre ses humeurs. Le soir, dans l’ombre de sa cellule par la fenêtre de laquelle la lune jetait un rayon pâle, Louise, psalmodiait elle aussi de longues et pantelantes oraisons, qu’entrecoupaient parfois, à son cœur défendant, quelques souvenirs émus et douces visions du visage glabre du bel abbé imberbe.

Une après midi qu’ils chuchotaient avant confesse, à la lueur grise qui sourdait de la fenêtre, l’abbé vit luire au fond d’un verre posé à même le sol, une goutte écarlate, pareille au Sang de Christ qu’il buvait à la messe. Louise surprit ses regards dérobés, et s’ouvrit à lui – rougissante comme rose au jardin – de l’agrément caché qu’elle prenait à déguster telle une chatte gourmande, mais rarement, quand un de ses proches la visitait, quelques gouttes de Carmes. Le jeune ratichon fut ému, lui qui natif de Morgon, était grand buveur extasié du jus des vignes de pur Gamay qui enguirlandaient les mamelons des rondes collines dodues de Morgon. Sous les amples plis de sa douillette, il lui fit don de maints flacons de ce nectar de « Régnié » qu’il affectionnait tant. Elle aima très vite la fraîcheur désaltérante et salivante de ce vin espiègle qu’elle cachait sous les pieds de sa paillasse. Ah l’abbé, ces belles collines du Beaujolais, si chères à son cœur, il les confondait parfois dans ses rêves avec les douceurs supposées de Louise, qui affleuraient à peine sous son habit noir de coton brut. Mais quand ils devisaient audacieusement autour des réflexions du siècle, des facéties de Molière, des beautés térébrantes de l’âme Racinienne, des petits portraits piquants de La Bruyère, et d’aucunes langueurs profanes, il prenait tendre plaisir à guetter le moment des longs soupirs qui enflaient, le temps d’une inspiration retenue, sa poitrine – qu’il rêvait affriolante – dissimulée sous les linges immaculés. Nul ne sut jamais, pas même les plus fins historiens, l’inclination muette qui les unit un temps, mais il est certain que Louise, entrée au Carmel dans un âge encore jeune, et bien que sincèrement éprise du service de Dieu, gardait encore au cœur et au corps, quelques traces en creux des passions du chemin. C’est que cœur et corps ont des raisons que la raison n’ignore pas, quoiqu’on ait pu gloser. Depuis des siècles. Madame de La Vallière, plus franche que nombre des penseurs qui la précédèrent et la suivirent, certes se refusa, ne serait-ce qu’à l’idée d’un possible, mais fut toujours lucidement consciente de ses inclinations.

L’abbé de petite noblesse quitta bien vite le Carmel, Louise et ses yeux doux, quand on lui fit promesse d’entrer à la Cour de Louis par la porte des petits soupers galants du soir. Le godelureau en soutane ne se fit pas prier, on s’en doute. Certes il ne fit pas la joie des Grands de la Cour, mais fit ripaille aux petits soupers des dames de compagnie et des courtisans de second rang. Il n’avait pas son pareil pour arracher aux bouches vermeilles des ingénues leurs petits secrets humides, et leur donnait bien vite rendez-vous, avec la mine gourmande d’un grippe-menu inoffensif, dans le silence de leurs alcôves. Un soir qu’il escaladait une accorte jouvencelle, il fut surpris dans le corps du logis, occupé à celui de la damoiselle, par un vieux barbon éructant qui n’était autre que le père de la jeunette. Ce ne fut pas un scandale, les mœurs de la cour étaient quelques peu dissolues, mais il ne faisait pas bon cependant se faire ainsi surprendre. L’abbé mignon fut renvoyé à sa chère province, et passa les restes de ses jours, qu’il remplit à honorer, au pupitre d’une paroisse de campagne, les paysannes belles en chair et peu farouches. Il ne manqua pas de célébrer le culte Divin, forces rasades de bon gamay l’y aidèrent journellement. Un soir qu’il remplissait les burettes pour la messe du lendemain, il s’éteignit comme bougie au vent, emporté par un coup de sang noir qui lui brouilla la vue.

Louise, soucieuse du salut de son âme, vécu le reste de ses jours dans l’attente des retrouvailles avec son Créateur, habitant ses heures à prier fortement. Dans le secret de ses conversations avec le ciel, s’évertuant à chasser les nuages de ses imperfections, parfois, le temps d’un soupir, les longs cils de l’abbé perdu lui caressaient – comme une petite dentelle – la joue …

Dieu qui n’avait pas oublié Bacchus,

L’accueillit en souriant.

Je ne sais pourquoi, mais ce soir je pensais, toutes papilles turgescentes, aux supplices séculiers que s’infligent La Nonne et Son Abbé, en repentance de leurs vilenies ordinaires, tandis que je me régalais – y’a pas de raison (!) – d’un « Vallière » 2010, appellation Régnié, joliment vinifié à la Beaujolaise (macération carbonique de sept jours sur raisins entiers), par l’ami Jean-Marc Burgaud sur ses terres de Morgon. C’est alors, qu’à l’insu de ma conscience de l’immédiat présent, ma plume se mit à frétiller ! « Frétille, ma fille, frétille, il en sortira bien quelque chose » me dis-je in petto. Lors, elle se mit à courir sur mon écran, je la laissai scribouiller ses pixels tremblants, tout occupé que j’ étais à « Carpé Diemé » ce beau jus vivant qui me mettrait, contre le cours lugubre des jours, l’âme en paix et le cœur en délices Et ce vin, qui pour n’être pas sombre n’en était pas moins grenat profond, brillait comme une idée généreuse dans le cristal fin que j’agitais, à l’idée d’un soleil couchant qu’empêcheraient les nuages … Oubliant le ciel rampant de ce mois de Juillet, je me dis que par le nez, peut-être aurais-je la prime aumône des arômes délicieux de ce vin sans façons, pour éclairer ce jour finissant ? Alors je plongeai le nase de mes engouements viniques sur la surface du vin qu’embrasait soudain Phoebus, d’un ses rais échappés aux cumulus dodus. La framboise fraîche dans sa robe de rosée matinale valait bien que je me fusse penché sur ses petits grains croquants que traversait furtivement la trace d’une fraise mûre. Pour suivre, roula dans ma bouche un jus primesautier et joueur, globe enlaçant qui me prit le bec comme un bécot sans lendemain. Puis bascule, passé la luette, le baiser me laissa au palais le souvenir tenace de tannins enrobés, bien mûrs, quasi imperceptibles. L’image de Louise en douleurs me traversa l’esprit.

Dans le silence du soir finissant,

Du fin fond des âges disparus,

Le souvenir d’un soleil brunissant,

Et la caresse tiède,

D’un zéphyr languissant,

Me consolent …

 

EGLOMORIAINTIEXCELSISCODEONE.

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A L’EXTASE, PEUT-ÊTRE …

Sous le regard ombré d’une sirène, par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Très noires sont les eaux quand il s’y glisse et les fend.
Parfait, ligne pure à la proue effilée, il navigue, silencieux au-delà des profondeurs.
Une lame, la pointe,
D’une lance,
Au profond qu’il pénètre.

 L’émeraude s’est faite lapis, puis cobalt, puis encre insondable,
La lumière a fondu,
Sous les flots épais.
Trace ta route, tout sonar éveillé.
Dans tes flancs évasés,
Tu caches la mort
Aiguë, glacée
Inhumaine,
Adorée.

 Sous marin de la haine qui rôde en silence sous les strates empilées des vies

Depuis l’aube des temps effroyables, quand la vie balbutiait au sein des étoiles expansées.

Énergies brutes,
Puissantes,
Mortelles.

 Chairs éparpillées en instance de souffle qui gonflaient au silence des espaces sidérants.
Nul n’était.
Les vents terribles soufflaient.
L’avenir à venir lui même ne savait pas ce qu’il serait.
Je, tu ,il,
Imaginés, possibles,
Ni qui, ni quoi,
Pas même rien,
Qu’un silence,
A rompre les tympans.

 Les tempêtes extrêmes des matières pulsées par le souffle fantastique  de quelque volonté ?
Le hasard des éléments propulsés dans ce vide si long à se combler.
Les failles, les crêtes,
Les jets coruscants,
Aveuglants, terribles,
Les éclairs surpuissants,
Des folies,
A venir.

 Pas même Zemon, en ces temps d‘avant le temps, n’aurait pu imaginer,
Tant il n’était pas même,
L’espoir d’une palpitation, l‘atome d’un trognon,
L’ébauche d’un projet,
Encore moins une idée,
Qu’un jour,
Dans sa coque noire,
Parfaitement huilée,
Il me ravagerait.

 Quartz rose,
Améthyste mauve,
Brillez,
De tous vos feux
A l’extase
Crue,
Échappés.

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MOURIR TRÈS BEAU.

Le suaire vu par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Je voudrais, voudrai, j’aurais voulu, eus aimé, aurais tant eu pu avoir envie de mourir très beau, parfaitement lisse sous la lumière,

les eaux, les os plus durs que les regards perdus.

Éperdu, tout nu, tendre venu vieilli, équarri, blessé d’avoir trop vécu de vies de pierres dures, aveuglé par les éclairs noirs des égofies satisfaits

trop lumineux pour retrouver la vue.

Éventrer, avant que la mort me prenne, les suffisances mornes, le pur étain des fatuités insensées.

Énucléer les cyclopes myopes aux ailes avortées qui s’écrasent mous et flasques, pantins factices, repus de vents odorants,

d’enivrements pitoyables et de tristesses inconnues.

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Sur les terres selfiques dédiées aux nombrils en extase, je m’allongerais, m’allongerai, aimerai pouvoir avoir la place de m’étendre, magnifique, étrange,

vêtu de peu, de peau bellement pleine,

de pupilles éteintes et le sourire vivant.

La mort me l’a laissé, sourire-soleil gelé, car elle est belle joueuse, elle aime le chatoiement

des amours mortes.

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Et je mourrai très beau

Claquant comme un flambeau

Et les vents seront doux

Et la terre sourira

Avant que d’éclater.

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Sous le soleil radieux

D’avant de disparaître

À l’horizon lointain

Des brumes déployées.

—-

Alors je m’en irai.

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LE GRAND BATTEUR

La foule des mondes de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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J’aurais aimé être un batteur de génie

Pour frapper en rythme sur les tapis Afghans

Le soir sous le soleil couchant

Quand l’œuf cuit à point

Par le long jour dévastateur

Meurt en murmurant et se liquéfie

Inondant les plaines noires

De sa liqueur d’orange pressée

A force d’être serrée

Entre les bras mourants des enfants

Pour battre la musique en neige

Au milieu des foules religieuses

Qui tapent en cadence effrénée

Au point ultime des paroxysmes

Exténués

Des désirs délivrés

Pour scander à force de baguettes folles

Les emportements des mondes irradiés

Au petit matin des désespoirs heureux

Quand les oiseaux crieurs révèrent le ciel

D’azur froncé, manteau de reine douce

Sous la lumière rasante, les montagnes mortes

Renaissant à rougir de plaisir

Et la peau souple des tambours du Burundi

Pour que vibre la sueur de l’Afrique

Qu’elle roule en flots salés

Sur les peaux vivantes et frémissantes

Des ébènes dressés.

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J’aurais tant voulu accompagner

Le vol des oies perdues au dessus des déserts

Me couler sous leurs ailes belles

Aux plumes écartelées

Tant aimé caresser du bout du bois taillé

L’incandescence des poètes oubliés

Dans les méandres amazoniens

Au sein palpitant des canopées bercées

Par les chants agressifs hurlés

En roucoulades envahissantes

Au-delà des crêtes brandies

Des myriades d’oiseaux

Chanteurs

Tant voulu battre le fer brulant

Dans le four incandescent des volcans

Eructant leur lave calcinante

Sur les flancs palpitant des femmes

Hystérisées par la musique cristalline

Des rus discrets

Au creux des montagnes cachées

Sous les strates empilées

Des civilisations invaginées.

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Battre la rage

Battre le temps

Battre le sang

Battre l’indicible

Battre les rangs

Des hommes fatigués.