HAÏKUS 31

Littinéraires viniques » Christian Bétourné

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné – ©Tous droits réservés.
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Regardez moi ! Je dors, je suis le grand yak noir.
Sous mon manteau fourré de laine et de tendresse,
Torsadée et bouclée comme un beau chant d’espoir,
Plus fort que deux taureaux, protégé par ma graisse,
Je gravis sans faiblir les pentes d’Himalaya.
J’aime les neiges fraîches, les glaces et le verglas.
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Je ne meugle jamais, je suis une âme zen,
Sous mes longs cils ourlés, le sourire de buddha
Soulage mes douleurs, je raffole du lichen
Et des rochers gelés, plus me plaît que le froid.
Sous les plus lourdes charges, les fardeaux sur mon dos,
Jamais je ne tressaille, j’avance sans un mot.
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Regardez dans mes yeux, le soleil de l’hiver
Caresse mes pupilles fragiles comme le verre,
Et les eaux cristallines sous le ciel noir de Chine,
Ont la couleur orage des encres de marine.
Je suis le grand navire qui peuple les montagnes,
Je navigue sur les mâts des rêves de cocagne.
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Je suis une âme douce revenue des enfers.
Mes lèvres sont des buvards et mes cornes de fer
S’ouvrent comme deux arcs au-dessus de mon front,
C’est une lyre étrange, et le vent du grand froid
Y joue des mélodies, en mi, en sol, en fa.
De mes yeux coulent des flots d’ambre et de poison.
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Je suis le grand yak noir, regardez moi mourir.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné – ©Tous droits réservés.
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A chacun,
Son dû,
Au furoncle,
Son pus,
Au putois,
Son jus.
Le ciel,
Est bleu,
La mer,
Est verte,
Comme l’herbe,
Sur la butte,
C’est l’heure,
D’aller causer,
Avec la pute,
Au bar,
En bas d’chez moi …

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné – ©Tous droits réservés.
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Amour perdu de Lilliput,
Caché derrière l’occiput,
Continent blanc, terre de putes,
Filins tressés, toile de jute,
Allons donc voir les prostiputes.
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« Un jour qu’il fait nuit », Desnos
Tient fière main, tendu son os,
Faudrait beau voir que les beaux gosses,
Cheveux huilés ou bien en brosse,
Raclent les culs des basses-fosses.
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La poésie est une pute,
Qui boit à toutes les flûtes,
Rien ne l’effraie, ne la repousse,
Elle illumine même la mousse,
Hardis marins aux lances rousses.
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Sur le fumier, en tas serrés,
Le coquelicot, pétales tués,
Pousse, fleurit, tant bien que peu,
Ferait beau voir, oui nom de Dieu,
Manichéisme, dogme fastidieux !
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Alors je ris, pleure et souris,
Au ciel voilé, printemps pluvieux,
Oiseaux de feu, papier de riz,
Anacoluthe des esprits,
Vienne la paix, meurs, toi mon vit.
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A chaque heure, chaque minute,
A coups de poings, grands uppercuts
Lumière dorée, belles culbutes,
Allons donc voir, foin de disputes,
Tu chantes encore frêle turlute …

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné – ©Tous droits réservés.
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L’acarien sale gueule a des dents de requin
Minuscules et aigües elle vous piquent le crâne
A trop souffler la nuit, il descend jusqu’aux seins
Endormis que vous êtes il dévore vos âmes
Sa faim est sans limites, il avale tout et rien
L’acarien est un monstre qui perce les peaux d’airain.
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Zacharia est le prince de la gente Acarienne
Un costaud, un balèze, au gros yeux globuleux
Deux billes translucides habitées par le feu
Mais tout cela n’est rien il faut voir son gros nez
Un tarin de damné qu’il porte jusqu’aux pieds
Il adore les odeurs des aisselles enflammées.
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Plus la chambre est crasseuse, plus le plumard empeste
Plus le bougre est heureux, plus la pitance est bonne
Ce n’est pas un gaillard à sucer de l’eau fraîche
Il faut que ça remugle, que ça sente le funeste.
Zach adore la vieille bête, la gironde, la daronne
Qui ne lave ses fesses qu’en sortant de confesse.
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Quand la nuit est profonde, quand la lune avalée
A laissé orphelines les étoiles chagrinées
L’acarien opiniâtre quitte le traversin
Le corps abandonné aux rêves assassins
S’offre à ses mandibules aux rasoirs affûtés
Et Zach en pleine extase mord dans le gibier.
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Cette nuit la fenêtre est restée entrouverte
Le ciel est si noir, les nuages en bataille
Roulent en rangs serrés, le vent fou est mauvais
Sous la bourrasque folle, pauvre Zach emporté
Loin très loin, terrifié, et le voilà qui braille
Plus de gigot saignant, foutue fenêtre ouverte !
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Aux cheveux d’un curé il a pu s’agripper
Mais il a rebondi, a roulé tout meurtri
Jusque chez un bébé endormi dans son lit
Zacharia épuisé, s’est refait une beauté
Dans le cou du bébé il s’est laissé glisser
A mordu la soie tendre et le sang a giclé.
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Les nuits de l’acarien valent bien vos amours.