Littinéraires viniques » Christian Bétourné

ALLONS PAR QUATRE CHEMINS.

Quand la De fait son Aztèque.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Étrangement ils me sourient, et leurs médailles

Épinglées aux poitrails de leurs destriers –

 Le sang coule sur leurs flancs – battent et se chamaillent.

Tous les fiers chevaliers aux yeux exorbités.

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Allons par quatre chemins qui ne mènent à rien,

Voir si mal ce qui palpite au fond des âmes,

Cueillir les fleurs béantes des jardins disparus,

Boire à la source impure des géants et des nains,

Recommencer – que cela ne cesse – encore,

Toujours, de l’aube au creux des nuits de seiche,

Quand Zemon, apuré, se bat contre les ombres,

Les siennes, les miennes et celles des terres

Foulées, meurtries,par les guêtres et les êtres,

Les quatre chemins des destins, moins que rien.

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Du bien haut des cieux que rien ne retient,

Tombent en grappes molles les âmes en essaim,

Abeilles aux corps légers, vibrations de cristal,

Nul ne voit jamais ; ils ne pensent qu’à dévorer

Les petits hommes outrés, poudrés, enflés, comme

Les blés couchés sous les orages, si violents

Que les femmes accouchent, douleurs des morts-enfants.

Mais au-dessus des colères en épaisses coulées,

Au cœur rouge de la terre, au fond des enfers,

Tout là-haut, près des dieux, des anges et des heureux,

Se rejoignent bien au-delà, seins ennuagés,

Courbes délicieuses, la douceur des peaux,

Les ombres cachées, creux de l’aine, boules de vie,

Lumières voilées des amours tendres dévadorées.

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Amandes douces, le jus coule sur la mousse,

Quartiers tranchés, cols coupés, zeste de rousse,

Tissus au vent, zéphyrs marins, dansent les reins,

Caps venteux, détroits ombreux, foutre de roi,

Là, sur les draps brodés, des corps comme du lait,

Enlacés, emmêlés, serpents, écailles dorées,

Le soleil a passé, de l’aube aux yeux fermés.

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Tout est faux qui tranche tout ce qui sonne vrai,

Viens t-en là, toi, et traverse en riant les rais

Des soleils éteints sur nos vies dépassées …

WAKANDA ET TOKELA.

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L’œil du bison.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Au loin, la terre tremble déjà.

Ils dansent pour le soleil, pour la pluie, pour le vent. Les sioux. Souvent. Dansent.

Ce soir le feu est à la rage, les braises, incandescentes sous le Chinook montant, s’envolent, étincelles fugaces, escarboucles bleues, fumerolles en volutes, bouffées brutales qui font perler les yeux des enfants. Flammèches et fumées s’enlacent, tourbillonnent, tournoient, s’étalent, retombent, composent un ballet indéchiffrable, elles chaloupent avec l’indicible. Le feu mordant attaque les demis troncs empilés, ses dents ardentes creusent le bois épais, brisent les branches, tordues au désespoir, qui éclatent en gémissant. Le feu chante, murmure, puis hurle, explose, sa lumière jaune orangée éclaire le campement jusqu’au sommet des wigwams. Par instant il se calme, et l’on ne voit plus briller que les visages échaudés. Le ciel de nuit scintille lui aussi, des millions d’étoiles, poussière du quartz des mondes, brasillent dans l’infini des cieux, et dessinent sur la voûte immense une résille d’ivoire, si pâle, que le jais des espaces sidéraux enrage de ne pouvoir lutter. Tout en haut des montagnes, sur les pics, aux bords des grands ravins de pierres aiguës, dans leurs aires de branches tressées, les grands aigles enfouis dans leurs manteaux de plumes, royaux à têtes blanches, reposent en attendant le jour, quand ils planeront à nouveau, et que leurs ailes seront fusain sur cobalt. Les coyotes frileux se sont tus, les loups gris, allongés apaisés, invisibles aux abords du campement, regardent, hypnotisés, les hommes danser. Dans leurs yeux de cuivre et de citrine les braises du grand feu dansent elles aussi.

Le train des Tatanka approche et les hommes sont affamés.

“Hei, Hei, Hei!”, les hommes oiseaux, aux ailes raides, piétinent en cadence. “Pam, Tatam, Pam, Pam, Pam”, les tambours résonnent dans les ténèbres, rebondissent sur les flancs nus de la montagne proche, la plaine silencieuse tressaille. La sueur coule sur les torses dénudés, les coiffes blanches, brunes, aux panaches parfois teintées de rouge sang séché comme les âmes des grands oiseaux blessés, bruissent, et les guerriers à voix rauque grasseyent les chants sacrés. “Ya-Na-Hana, Ya Na Hana …” !! Les trophées rasent le sol, les plumes des anciens aigles morts reprennent vie, les lourdes couronnes ailées volent, planent comme de grandes voiles vivantes au-dessus du feu, l’attisent et le relancent. Les mocassins, gris de poussière, piétinent, comme des marteaux fous ils frappent le sol en eurythmie. Les Sioux, asphyxiés par la chaleur, la poussière, la fumée, la cadence, ahanent, leurs muscles, gonflés de sang épais, striés de grosses veines bleues prêtes à se rompre, enduits de peintures noir charbon, de lacis blanc pur, de plages carmines, et de tâches d’ocre jaune, roulent sous leur peau brulante. Les dyspnées gutturales des hommes au bord de l’épuisement accompagnent la débauche sonore, la prière sauvage dédiée à Tatanka ! Au-dessus de la scène les esprits des anciens, les âmes des grands bisons nourriciers, planent, tournent et virevoltent, mais seuls les vieux sorciers aux visages scarifiés, aux corps couturés, les hommes-médecine empanachés, hiératiques sous leurs colliers cliquetants d’os polis, de perles multicolores, d’amulettes cachées, participent à la transe invisible. En cercle, au large du feu au paroxysme, les femmes et les enfants aux yeux écarquillés, blottis dans leurs jupes en corolles de cuir, psalmodient à voix basse les chants vivants des âges immémoriaux.

Puis le vent a baissé et le feu est tombé. Au centre du campement endormi, sous la cendre épaisse, la braise agonise en silence, seules quelques petites flammes bleues éphémères se tordent en chuintant. Les plumes, essaimées par les danseurs, se poudrent de velours gris et disparaissent.

Allongé sur ses fourrures, Tokela a trop chaud. Il repose,  nu sous un pagne de peau tannée peint aux couleurs de la chasse, pourtant il transpire comme en plein feu. Demain, si le grand esprit des bisons guide les bêtes sur le chemin qui traverse les plaines, ce sera sa première chasse. A ce jour, il ne connaissait que le bruit terrifiant de la mer de toisons brunes aux cornes acérées, qui, tous les ans, traversait les vastes étendues dans un nuage de poussière ocre. Le jeune Sioux, depuis son enfance, se cachait à l’abri des roches, au milieu des femmes et des enfants apeurés. Le bruit assourdissant, qui faisait trembler la terre et claquer les dents des plus aguerris, nourrissait son imagination, et les histoires racontées, avec force grimaces et cris par les guerriers ensanglantés, avaient, au fil des ans, décuplé son désir de galoper au rythme des puissants Tatanka !

Tokela finit par sombrer dans le sommeil, à l’extérieur les dernières braises crépitèrent avant de mourir, seule la nuit profonde, doucement adoucie par le regard clair des étoiles, enveloppait de velours brûlé le campement silencieux. Au loin, quelque part dans les collines, des loups hurlèrent à la mort prochaine.

Puis Tokela se mit à rêver.

Très haut dans le ciel lapis, l’indien éberlué regardait la plaine. Au loin la forêt roussie par l’automne s’embrasait, les torches incarnates des érables dessinaient dans les feuillages, ocres, rouilles, auburn, fauves, jaune d’or, des grands ormes, des vieux chênes blancs, des cornouillers tourmentés, de longues arabesques étranges et sensuelles. Seules les aiguilles persistantes des pins ponderosa, et les bleus enfarinés des épinettes, échappaient à la mort programmée. Derrière le tapis mouvant des arbres sous le vent du nord, comme une barrière infranchissable qui coupait l’horizon, les Rocheuses aux pics neigeux resplendissaient sous le soleil.

Autour de lui, en larges cercles, portés par les vents ascendants, un vol d’aigles blancs tournoyait lentement. A l’autre bout de l’immensité, une grande tâche sombre, ondoyante et changeante, galopait dans un nuage de poussière qui semblait tamponné d’or fin. Le soleil cavalait entre les cumulus boursouflés, et ses flèches éblouissantes jouaient à révéler les beautés du monde. Tokela fronça le sourcil et vit le troupeau de près. Il pouvait distinguer sans effort jusqu’aux nuances de couleur les plus fines des toisons épaisses, le lustre des cornes claires, l’ardoise de leurs pointes effilés, le noir luisant des mufles des grands mâles, et les manteaux clairs des jeunes bisons de l’année. La grande déferlante de vie fonçait à perdre haleine. En tête de cortège, le front massif des grands buffalos, alignés épaules contre épaules, imprimait la cadence. Sous leurs garrots énormes, des tonnes de muscles, gorgés de sang noir et d’hormones âcres, emportaient la horde sauvage affamée qui déboulait du nord. Il se perdit dans leurs petits yeux ronds, tomba tout au fond jusqu’à sentir leurs âmes en prière.

Il se réveilla en sursaut, Wakanda le secouait depuis un moment. Elle avait l’air fâchée et ses yeux noisette grillée le regardaient durement. Tous les guerriers s’affairaient, et lui dormait comme un opossum dans son terrier ! Tokela avala de travers et le hoquet le prit. Wakanda se mit à rire, un gloussement cristallin et tendre qui découvrait des petites dents régulières. Tokela fondit sous l’ondée fraîche de ce rire spontané. En maugréant un peu, il se leva et sortit en courant du tipi. Seul son cremello aux yeux verts était marqué d’une main noire sur la croupe, comme s’il partait en guerre. Les guerriers sourirent mais se turent. Tous se concentraient en silence, Tokela lui s’agitait sur son cheval qui piaffait sous ses talons. Deux hommes l’encadrèrent et le calmèrent.

Du sommet des deux buttes jumelles, les Sioux se ruèrent. Dans le creux, les bêtes en rangs compacts défilaient en grondant. Les deux troupes de guerriers se postèrent sur les flancs opposés du troupeau. Il fallait les approcher au ras de la masse, en prenant tous les risques, les noircir de flèches, en faire tomber le plus possible pour que la tribu mange à sa faim tout l’hiver. La terre volait en mottes lourdes, et la poussière dense leur brouillait la vue. Mais leurs mustangs, habitués à la chasse, savaient louvoyer, éviter les brusques écarts des bisons, en serrant toujours au plus près leurs proies. Tokela cavalcadait en hurlant. L’odeur violente des buffalos apeurés, le parfum âpre, rance et acide, de leurs longs manteaux de poils détrempés, lui montaient à la tête et le rendaient fou à tuer la troupe entière. Hanska le bien nommé, un colosse qui avait plus de vingt chasses dans les bras, le suivait. Tokela décochait et décochait encore à la volée, mais ses flèches imprécises se perdaient dans la masse brune indistincte. Le jeune guerrier se rapprocha encore des bisons, à frôler un gros mâle, engoncé, du mufle à la selle, dans un manteau de fourrure noir ébène, bouclé dru, épais comme un astrakan. La bête baissait la tête, la course était rude et l’animal protégeait de toute sa taille, une jeune femelle au poil crème. Tokela se pencha, le monstre le surveillait, son œil noir brillant ne le quittait pas, son iris doré semblait tourner comme une spirale, sa pupille qui reflétait le soleil l’aveugla, il crut que l’esprit du bison l’aspirait. Avant qu’il puisse se redresser, Tatanka infléchit soudainement sa trajectoire, sa corne droite déchira le ventre du Palomino. Tokela, désarçonné, perdit l’équilibre et chuta. Sa tête heurta violemment le sol, il perdit connaissance, disparut sous les sabots battants, mais avant que la harde ne l’achève, Hanska, sans effort apparent, se baissa, rasant le sol, sa main gauche attrapa le bras du jeune homme, et d’un coup de rein il le jeta en travers de l’encolure de son cheval.

Ce jour là la chasse fut belle. La grande plaine verte était jonchée de cadavres, tous les Sioux étaient à la découpe.

Wakanda nettoyait à l’eau fraîche les blessures de Tokela, à n’en plus finir. Son crâne était à nu, on l’aurait cru scalpé. Son visage boursouflé n’était qu’ecchymoses, ses paupières si enflées qu’il n’y voyait plus. A demi inconscient, il geignait en bavant des caillots noirs. Son corps entier était griffé de larges balafres sanguinolentes, une jambe dépiautée et tordue comme le bras sur lequel il avait chu, n’étaient que chairs en lambeaux et os brisés. Le sorcier avait bien marmonné un instant à son chevet, mais tous savaient qu’il était perdu. Obstinée, la jeune femme s’acharnait en chantant à voix faible.

Puis elle se tut. Tokela sourit étrangement et expira sans un mot.

Au dessus des Rocheuses, l’étoile polaire apparut en plein jour, plus brillante qu’en pleine nuit. Elle scintilla trois fois comme un œil de diamant brisé. Seuls les loups la virent et s’enfuirent la queue basse en glapissant. Un aigle translucide s’éleva au-dessus du tipi et disparut, avalé par l’azur.

LES ÉTRANGES FIGURES.

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Salade de figures par La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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 Je suis une anacoluthe qui joue de la flûte

Une figure étrange, pas la moitié d’un ange

J’aime à ramper dans les tuyaux la fange

Et déflagrer étonner éclater en volutes.

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Je suis une ecphrasis au pinceau ondulant

Une grâce vaporeuse élégante et racée

J’aime à errer la nuit dans les couloirs glacés

Des musées éteints quand se taisent les chants.

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Je suis un conduplicateur amoureux à ses heures

Un bègue au doux sourire, comme l’âme d’un essaim

J’aime à dire à redire en sol en fa majeur

Ne faut pas foutredieu que les sourds se leurrent.

Je suis la belle paronomase, à araser

Les mots inutiles, redits jusqu’à l’extase

J’aime à serrer les fesses et à cacher limer

Le quart du tiers, voire plus encore, c’est de mon âge.

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Je suis une hypallage à brouiller toutes les pistes

Une garce polie comme un miroir brisé

J’aime à me rouler nue, à faire ma trismégiste

A mélanger les genres, les coeurs et les baisers.

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Rhétorique ma soeur tu m’as rôti le coeur

Il est temps que tu meures, voici que vient ton heure !

COMME MONTAIGNE ET ZÉLIGE EN JUDAÏQUE…

Gaston Bussières. Salammbô.

Le souvenir de La Boétie accroché à la chair et à l’âme, il galope vers le Château… Je me suis d’abord demandé si Michel Eyquem de Montaigne qui fut maire de sa ville, l’avait entendue résonner sous les sabots de son cheval…

Les pieds à l’écho de la Terre, sous le bitume et les strates empilées des histoires anciennes, je remonte la Judaïque vers la place Gambetta. Comme ça, sans y penser vraiment, l’idée que cette rue est plus une veine qu’une artère, me gratte le derrière de la tête!

Les pensées sont bizarres, elles arrivent sans crier gare, sans s’annoncer. Sans sonner du cor, elles vous prennent au corps, et s’installent. Vous êtes chez elles, plus que chez vous. Elles ont le regard dur de celles qui ont le pouvoir. Vous êtes, sans jamais vous en douter, sous influences. D’où viennent-elles? La seule certitude, c’est qu’elles ne sont pas vôtres. Les idées sont des amantes libres. Pauvres coquebins que vous êtes, avec vos poitrines pubescentes et ces épaules, que vous rejetez – maigres ou musculeux – en arrière. Et ça roule sous vos harnais de loups dociles! Vous ne pouvez que les recevoir et les servir, quand – et seulement – elles le veulent bien.

La rue continue de débobiner ses maisons, rangées comme des enfants sages, tandis que je me bats, sans espoir de victoire, contre les apophtegmes qui m’assaillent comme les derniers des Kényans. OUI, seul le bas-humour, ce très mauvais jeu de mots – celui que vous gardez pour vous, et qui ne fait rire que vous, et encore pas toujours – me libère un instant de leurs tentacules collants. Imaginez les, insidieux, visqueux, putrides et mous. À l’assaut de vos oreilles, vos narines, puis de vos sinus, ils font un bruit de frottis humide. Vous ne souffrez pas, c’est comme un malaise sourd, diffus, indiscernable. Ils s’enroulent, se glissent, se lovent, entre les circonvolutions rosâtres de vos cortex sans défenses. Puis ils vous colonisent le reptilien, vous empaument le cervelet, avant de vous sidérer le bulbe rachidien. Vous êtes foutus. À la mort de la vie! Jamais vous ne saurez, qu’ils vous manipulent, comme le dernier des margotins. Trônes ou Diaboli? Jamais vous ne pourrez, même imaginer qu’ils vous soufflent dans la tête. Vous êtes contraints de vous empêtrer, toujours plus. Vous empiffrer. Vous gaver. Consommer, croire en la sacro-sainte croissance. Ramer. Bosser. Trimer, encore plus, jusqu’à vous traîner, gémissants, au plus près de la mort qu’ils vous préparent. Et basculer, en toute béatitude vers le dam que vous n’attendez pas.

Pour le sens de la Vie, tu repasseras!

La Judaïque, elle, est droite comme un «I». Elle vient de la barrière et file vers Gambetta. Comme la Garonne vers l’estuaire. Telle la veine vers l’artère, direct au cœur. Rien n’a jamais pu la tordre. Des Romains à nos jours, son avancement n’a pas changé. Elle est longue comme une aiguille à chapeau. Paisible. Et j’avance d’un bon pas. Une petite pluie fine et pénétrante, quasi tropicale, force les bananiers à percer le goudron. La Biblique me susurre sa Kabbale, plutôt qu’elle ne me parle. Levez les yeux, et vous saurez. Un peu de ce que voudront bien vous confier ses façades noires où nichent les incubes. En longeant la Piscine éponyme, je l’entends me dire «oui». Oui, elle m’adopte et me libère de l’Octroi. La Judaïque est ma complice. Dorénavant et jusqu’à désormais, je suis chez moi.

Autant que chez elle? Pas sûr…

Une veine quand même, qu’elle m’ait accepté, pour le moment.

Le long de mon dos, la sueur a collé le drap à ma peau, comme le drapeau à l’idée de patrie. Une chape de plomb, froide comme le dernier sarcophage, me fait une tête de pierre, au martyr d’un burin sourd, qui n’en finit pas de cogner. Dam, bammmm! Comme un aveugle, qui donnerait de la tête à la porte d’un cinéma muré. Mes dents crissent, et j’entends sous mes os chanter mon sang. Poisse, matin glauque des réveils douloureux, que les rêves conglutinants empêchent. Mâchoires soudées au chalumeau des angoisses sidérantes, mains froides et pieds bouillants. Je m’arrache à la nuit comme une peau de sole. Dans la douleur des vaisseaux éclatés, à la périphérie des iris écarquillés par le souvenir brûlant de ce moment d’inconscience aigüe, à la force des petits bonheurs à venir, je m’extirpe. Étrange monde que celui des songes.

Plus vrai que nos certitudes à la mords-moi fort?

Accroché au clavier de la machine, les doigts gourds et les synapses soudées, je peine. Sous l’os, mes idées sont confuses, ma conscience sourde est gelée. Je ne suis qu’un obscur récepteur, qui allonge sur l’écran opalescent, des soupes de mots rouges, comme cette pivoine au jardin, qui ploie et se noie, sous le poids des gouttes translucides, froides et pesantes, qui la brûlent. La journée va dégouliner sans que je puisse m’ébrouer…

Sous les onglets du navigateur, sur le panka des pixels flexueux, le «Bureau»…

Je clique et reclique machinalement, les yeux à l’intérieur. Tout en haut, à gauche du burlingue de la bécane à pédaler des mots, et à croiser des fantômes, le petit logo – livre lie de vin – de cave me prend l’œil et réussit à me rabouler du monde du «je ne sais même plus où j’étais». La souris croque le nævus de texels. En deux coups de dent, elle saigne sur l’écran la longue liste des vins, et pointe une ligne que je n’ai pas choisie! Voilà que ça bégaie. Ce n’est pas moi, mais le Fatum qui décide, continûment. La «Caravent» qui passe, Languedocienne du «Pic Saint Loup», 2007, toute en «Ellipse», de «Zélige», fait mine de se donner à moi, comme la dernière des hétaïres…

Mais elle me prend, sans que je puisse piper.

Elle est nue devant moi, posée sur le bureau de cuir et de bois. Le long de son goulot maigre, une fine goutte de sang noir a roulé sur l’étiquette étroite qui la couvre à peine. Une dentelle, de fer forgé fragile, en traverse le ventre blanc. Sur son nombril, gracile est gravée, minuscule tatoo, comme l’arcane d’un tarot ancien : «Ellipse»! Sa mère est Syrah, son père Carignan et l’ami de la famille Mourvèdre. Dans le rôle du facteur : Cinsault. Sous sa peau châtaigne, je devine des trésors…

Dans le cristal fragile arrondi, elle a glissé son offrande. Sous mes paupières, closes tant je suis recueilli, les sables oranges d’un désert alangui au pied de l’atlas, vibrent d’une lumière de fin des siècles. C’est un soleil impuissant qui s’enroule autour de son grenat secret, sans jamais pouvoir en percer le soleil noir du cœur enténébré, blotti et dansant, au creux du ventre du vin.

Dans le sillage de Salammbô qui festoie aux jardins d‘Hamilcar, flottent les parfums de Carthage. Le carnage qui s’annonce est dans le vin au fumet de sang et de viande crue. Mais l’amour rôde et les fruits rouges enchevêtrés, montent en volutes enivrantes du vin qui se déploie. La fraise est masquée un temps, par le noir de fruits puissants, qu’exalte la menthe poivrée. Vin de vie, qui suinte la renaissance de ces raisins noirs transfigurés.

Mais que réservent à ma bouche craintive, ces parfums, tellement imbriqués, qu’ils en deviennent bien plus fondus que moi? L’abomination des confitures boisées, qui sont au vin, ce que je suis à la littérature? Dieux du vin, Ahura Mazdâ des effluves, Shesmou des pressoirs antiques, ne faites pas de ce vin, un de ces baumes onctueux et lourds, qui embouteillent les rayons colorés de nos cavernes, dont les néons artificiels et aveuglants, chantent l’uniformité! Puissiez vous donner à ma bouche impatiente, ce que le Languedoc, enfin recherche. Ce vin élégant, équilibré et frais, qui de tout temps, rafraîchissait les voyageurs intrépides.

L’aubier, fuligineux et tendre, de de ce jus soyeux, serti dans son écrin grenat, tapisse de ses tannins mûrs et légèrement croquants, l’épithélium craintif de ma bouche inquiète. Mais la punition redoutée m’est épargnée. Les Dieux, en ce jour, sont Amour et me donnent à goûter belle matière maîtrisée. Et de ces fruits mâtures, juste l’instant d’avant qu’ils ne basculent dans l’excès. Arrachés au soleil, quand après avoir donné la vie, Amon-Ra s’apprête à brûler les baies qui auraient oublié… qu’il peut aussi donner la mort. Bienheureux ceux qui croient aux équilibres, aux élégances, que seule la mesure permet d’ espérer.

«Ellipse» en est la preuve faite vin.

Les fruits s’attardent, généreux et friands. Puis le salto avant, que ma gorge déclenche, libère un souk d’épices cacaotées et caféiées, qui m’arquepincent la tête et les sens. Le Zellige des splendeurs Marocaines, comme un papillon invisible, a caressé d’une de ses ailes ce jus gourmand, et l’a poudré d’un voile multicolore d’aromates subtiles. Elles prennent leur temps, diablesses rompues aux subtilités des plaisirs réitérés. Fines, elles s’insinuent et me donnent à frôler l’âme mutine du vin, lentement, voluptueusement. Au bout du plaisir, la trace, droite comme La Judaïque, du socle de pierre, qui permet à la vieille rue de traverser la ville et les temps.

À se révulser les mirettes!

L’odalisque au ventre blond, qui m’est chère, dort au loin. Elle aurait aimé.

EVENMOTRETIDOUXCONE.

AUX LÈVRES OURLÉES DE RÊVES.

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La mort au ras de la vie par La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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Éternité ? Mais de quoi me parlez vous donc ?

Ah oui la mort ! Nul doute que la blême me connaît,

Elle est de tous les instants, ma deuxième peau,

Ma pelure, l’autre, la vraie, celle que tous ignorent.

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Je ne suis qu’un masque blanc de triste viande molle,

Tandis que sous ma chair ses crocs noirs me dévorent,

Canines de titane à demeure plantées,

Et sous l’os de mon crâne, son masque d’orichalque,

Imputrescible et beau comme l’éternité.

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Ne croyez surtout pas que le ciel vous attend,

Seuls les dragons fous connaissent les étoiles,

Sous la voûte céleste tout n’est que comédie,

Le Deus ex machina ne tire pas les ficelles

Des marionnettes raides aux esprits embrumés.

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Et le temps n’est qu’un leurre, un appât, un sourire

Aux lèvres ourlées de rêves, et ses mâchoires de sable

Ne mordent que les niais accrochés à leurs tripes.

Les espaces infinis n’en finissent pas de rire.

What do you want to do ?

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ARNO LE DOUX SAIGNEUR D’OSTENDE …

James Ensor. Autoportrait.


Avec Arno, t’as les oreilles qui saignent …

Sur le port d’Ostende, les marmites débordent de buccins qui mijotent et dégagent de lourds parfums iodés. La mer est verte, trouble et changeante, vivante, et roule de grosses vagues épaisses saturées d’algues gluantes et de sable crissant. Les bulots brûlants croquent sous la dent des promeneurs emmitouflés. Qui se protègent sous d’épaisses laines vierges du vent de noroît qui leur rougit la peau. Ensor y est né, Caussimon l’a chantée, Arno en est pétri.

« C’est pas une femme, c’est une pipe … »

Quand il entre en scène, maladroit, bouffi et rougeaud, c’est toute la force salée de ce port du bout du nord qui te prend, te tord et te malaxe, t’arrache le masque et te renvoie aux tripes dégoulinantes, à la graisse de cheval des frites ruisselantes, à la bière fraîche qui embaume le houblon. Arno porte tout ça en lui, tu frémis dans tes baskets, les mouettes te chient sur la tête.

Les amplis dégueulent leurs notes saturées, la batterie mastoc te défonce le ventre et te masse les boyaux, t’assourdit et te met des étoiles au plafond. Arno le rat fait son carnaval d’Ostende. Entre les riffs rageurs des guitares râpeuses, dans la fumée qui roule sur la scène, le chant de limonade acide d’un limonaire sent la kermesse flamande. C’est le cœur masqué d’Arno qui pleure en rocaillant l’amour de sa mère : « Dans les yeux de ma mère, il y a toujours une lumière », « c’est elle qui sait comment j’suis nu », « elle a les yeux qui tuent », « j’aime l’odeur au d’ssous d’ses bras », « l’amour, je trouve ça toujours dans les yeux de ma mère », « c’est elle qui sait que mes pieds puent », « et quand je suis malade, elle est la reine du suppositoire », Arno chante l’ambiguïté avec une pudeur qui ne masque pas le désir défendu. C’est qu’Arno chante avec ses bonbons, et te fait bander le cerveau.

Arno c’est une voix tripale, aux accents éraillés, une voix de verre pilé qui lui sort du cœur et de la puanteur, il ne triche pas, ses ombres soulignent sa lumière et te collent au miroir médiocre de tes mensonges, tellement humains. Et pourtant, y’a d’la joie, du soleil et d’la vie dans ce torrent de lave brasillante, qui te consume, te met parfois les larmes, et te fais saigner les yeux. Des larmes grasses, épaisses, toxiques, acides, plus fortes, plus suffocantes que tes petites émotions ordinaires, « Oh la la, c’est magnifiqueuuuu » ! Et « dis pas ça à ma femme, elle parle de trop … ».

En déferlantes, les textes d’Arno roulent dans la salle, déshabillent les spectateurs subjugués qui finissent par danser, nus sous leurs défroques inutiles. Et le hurleur vacillant, titube ses mots, crache sa hargne et sue sa tendresse « les fesses dans le beurre », qui nous renvoient à nos mensonges, nous mettent la viande sanguinolente à marée basse.

Ce soir Arno a sorti le Diable de ma boite,

A retardé ma mise en bière,

Rhabillé l’amour de chair putride,

Et Brel les belles dents,

A souri …

La salle debout, au bord de la bacchanale, l’a longuement rappelé, il est revenu, suant, a remis le couvert, toute musique braillante, et nous a dit l’amour des hommes, enfin l’espoir de …

« Putain, putain,

C’est vach’ment bien,

Nous sommes quand même,

Tous des Européens. »

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« Vive ma liberté,

Pour toi,

Et pour tout le monde ! »

Suis sorti dans la nuit froide, fracassé, moulu, bouillant, rasséréné, de la lave dans le sang, et de l’amour aussi. J’m’y attendais pas, et c’est ça qui est bon.

Merci Arno pour ta Ducasse au sucre blond,

La moiteur de tes estaminets enfumés,

Et le regard torride des moules

Aux paupières lourdes …

« On chante pas tous les jours une chanson d’amour » !

HISTOIRE D’EAU.

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Photo Philippe Crochet.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Aphrodite est charmante, parisienne, un peu vaine, mais rieuse. Papillon à chair pâle, elle volette insouciante, se pose puis décolle. Elle butine comme elle frime, en robe de poupée, rose navrée. Elle boit sa vie frivole. Sur son blog, jolie môme, à petites pattes de mouche, elle conseille à tout va. En un mot comme en cent, Aphrodite est joyeuse. Petites fesses rondes, moulées comme il se doit, jolies fringues de prix, marques à tous les étages, mollets de langoustine et petits seins pointus, elle pérore, incolore, sa vie de fée fêlée.

Hier soir, elle a bu, plus que de raison. Ce matin, assise sur son trône de porcelaine blanche, elle pisse à grands jets, une urine peu claire, d’ambre très foncé, odorante et salée. D’une main désinvolte, s’est essuyée, furtive. Puis, d’un geste machinal, elle a tiré la chasse. Et le jus saturé de ses reins, mélangé à l’eau claire des toilettes, a disparu, dans un bruit de succion dégoûtant.

Sous les bitumes des villes aux sinistres gazons, sous les plaines arrosées par l’onde des rivières qui se tordent lentement, sous les monts de roches dures, les montagnes aux glaciers inviolés, sous le soleil ardent ou les froidures extrêmes, les eaux déversées convergent. Dans le sol elles s’enfoncent, se glissent, subreptices, dans les terres grasses, entre les grains de silice des sables anciens, les roches éclatées des plaques tectoniques. Pures, tombées du ciel, miasmatiques, polluées, chargées d’immondices humaines, d’humeurs infectes, de merdes digérées, de métaux lourds, de crasses puantes, bleuies, rougies, noircies, verdies, fraternelles, elles se mêlent, s’allègent et se dissolvent dans le ventre de la terre.

Les eaux sont voyageuses, intrépides, elles cascadent, disparaissent dans les gouffres noirs des mystères souterrains, résurgent quand on ne les attend plus, s’évaporent sous les soleils brûlants, retombent en pluies violentes, gonflent les cumulus ventrus qui nagent dans le ciel comme de grands ballons blancs. Les eaux sont le sang de la terre. La terre, filtreuse silencieuse, les recycle, les épure, leur redonne ce cristal d’argent, qui scintille la nuit sous la lune, à la surface des torrents furieux. Sous le char de Neptune, que tirent des sirènes sculpturales aux chants mélodieux, les grandes vagues écumantes des océans chantent, éternellement, le bonheur des eaux vives.

Le pipi d’Aphrodite s’est noyé dans le tout à l’égout. Là-dessous, ça arrive de partout, c’est anonyme, mais les odeurs trahissent, pour qui n’a pas le nez trop fin. Cela en surprendra plus d’un, qui ne fréquentent que les lieux insipides et branchés des futilités humaines, mais les eaux dites “usées” se concentrent par affinités, tout comme les bipèdes pisseurs pollueurs le font au chaud de leurs bandes, tribus, villages, cités, ou mégalopoles. La distillation rénale d’Aphrodite s’est voluptueusement unie à toutes les mictions alcoolisées concentrées nées des urètres de tous âges, lesquels, quasi à la même seconde, ont fait gicler contre les parois innocentes de tous les chiottes du monde, qu’ils soient sertis en pleine terre dans les sols des continents, ou porcelainisés à la mode “civilisée”. Il en est allé de même des urines des buveurs d’eau, de celles des alcoolos, des diabétiques, des urines animales, des merdes, des vomissures, des rejets hospitaliers et tutti quanti. Elles se sont frileusement regroupées, et les milliards de tonnes de pisse ainsi constituées, se sont, un moment, regardés en chiens de faïence ! A l’abri des regards humains, les hordes excrémentielles se mélangent, sans pour autant s’unir. Sages ou dissolues, par la force des éléments, elles finissent par se dissoudre, mais l’esprit de leurs origines demeure et la moindre molécule, dont la rareté décuple la puissance, est marquée à jamais

Dans le labyrinthe cloaqueux, les eaux usées affluaient, se transformaient en magma boueux,  roulaient, rugissaient dans les conduits tortueux, en vagues épaisses frangées de mousse marronnasse. Les hommes intrépides, qui se risquaient dans ces lieux de perdition, parlaient à leur retour de monstres glauques, aux museaux dentus et  menaçants, qui rampaient dans les galeries obscures comme le font les succubes de l’enfer. A la recherche d’âmes fraîches. Gare à ceux qu’ils engloutissaient ! Dans le bassin de décantation, où elles finissaient leur course folle, le calme revenait. Après le temps du traitement, la bouillasse débourbée, débarrassée de ses ordures putrides, était rejetée dans la nature. Loin, très loin de la capitale, dans les failles secrètes de la croute terrestre, elles s’infiltraient en secret. La nature, bonne mère, continuait le travail de purification.

Le soleil couchant frisait le sommet du Pic du Canigou à l’été finissant. La montagne, veinée de quelques rares neiges subsistantes, proches de son sommet, passa lentement du rouge violacé à l’aubergine. Les dents aigües du Pic semblaient mordre dans le saphir luminescent du ciel. Puis le noir intense recouvrit tout.

Assis en tailleur sur une table de granit, au pied de la crête des sept hommes, Benveniste admirait le spectacle silencieusement. Seuls quelques rares bêlements troublaient encore le calme environnant. Brebis et moutons, agglutinés dans le parc proche, happés par la nuit brutale, ne tarderaient pas à s’endormir. Les chiens veillaient. Benveniste se tailla de larges tranches de pain, les recouvrit de fromage frais, et enfourna le tout avec délice. Le pain, un peu aigre, attendri par le fromage encore juteux, fondit dans sa bouche. Il poussa un soupir de plaisir. L’automne n’était plus loin, bientôt il redescendrait le troupeau dans le Vallespir et reprendrait ses activités à la ferme familiale.

Le jeune homme – il n’a pas 25 ans – est un  grand gaillard costaud. Brun de peau, les yeux noirs brillants, le visage régulier et les mains calleuses, le garçon est d’un naturel réservé et parle peu, par saccades pierreuses, qu’accentue son fort accent. C’est un solitaire timide, peu au fait des subtilités de la ville.

Après avoir avalé la dernière bouchée de son repas frugal, Benveniste a largement bu l’eau de sa gourde de peau, s’est relevé souplement, s’est voluptueusement étiré, et debout sur la pierre plate, s’est généreusement et longuement soulagé. La dernière goutte expulsée lui a mis le frisson.

L’urine claire du jeune homme arrosa la terre et disparut, aspirée par le sol sec. Il fallut bien du temps, avant que les quelques gouttes rescapées n’atteignissent les eaux souterraines drainées par la montagne. Les eaux claires tombées du ciel les avalèrent. Et le cycle se poursuivit. La lavure constituée se fraya un chemin dans la roche dure, puis elle gagna le lacis complexe des anfractuosités, chemina longtemps, passant du ruisselet invisible aux rivières cachées, qui roulent leurs ondes cristallines jusque dans les cavernes et les cathédrales inviolées, glissant le long des stalactites de calcaire figées. Perdues quelque part dans le ventre accueillant de la boule bleue, ce qui restait des quelques gouttes de pisse participa au grand concert musical des eaux. Les perles claires, au creux des grands édifices sculptés par la patience infinie des humidités de la planète, jouèrent de grandioses symphonies que jamais les hommes n’entendent. Les gnomes aux pieds pointus, amoureux des sylphides agiles, attroupés au pied des calcaires sculptés qui figurent anges et démons de la création, assis sur leurs talons poilus, exultent et battent la mesure. Sans un bruit. Ils ont le cœur ému devant les ondines en larmes qui tombent, cristallines, sur les têtes mouillées des stalagmites éperdues aux chevelures folles. Bien plus au profond de la terre, passés les terres noires, les mers souterraines, les socles granitiques, les magmas bouillonnants, tapies au centre écarlate du cœur incandescent de la planète, les salamandres veillent et jamais ne remontent,

Dix ans plus tard Benveniste, un peu hagard, débarquait en compagnie de quelques uns de ses plus beaux moutons, au Salon de L’Agriculture Porte de Versailles. Effrayé par le brouhaha incessant, écrasé par la chaleur, incommodé par l’air impur des lieux, l’homme de Vallespir, assis dans un coin, regardait défiler les chaussures luisantes des hommes et les mollets blancs des femmes. Parfois un enfant lui souriait et cela lui faisait du bien. Tous ces jours, il mangea peu, mais but des litres et des litres d’eau tiède. Le troisième jour, toujours inquiet et mal à l’aise, il fut rattrapé par la faim. Une de ses voisines de misère, une blonde généreuse aux rondeurs avenantes, attendrie par ce garçon silencieux au regard perdu, lui apporta un gros sandwich de son bon jambon cru des montagnes, accompagné d’une bouteille d’eau fraîche tirée d’une fontaine d’eau de ville proche. Benveniste y mordit à belles dents, puis leva la bouteille glacée. Il renversa la tête et but à la régalade. L’eau limpide, étrangement, l’enivra. De peur de chavirer Benveniste ferma les yeux en frissonnant. Le Canigou lui apparut, debout sur la table de granit qui jouxte sa cabane, le regard avalé par la voûte étoilée, il se vit, tout jeune, naguère, pissant abondamment.

Aphrodite déambulait dans les allées du salon. Elle avait prit de la bouteille, la vie ne l’avait pas épargnée. Cela faisait bien longtemps qu’elle avait quitté le monde un peu vain des blogueuses superficielles. Elle travaillait, simple petite vendeuse de vêtements bas de gamme, dans une galerie marchande de la proche banlieue, et vivait seule dans un studio perché au sommet d’une tour. Elle avait connu quelques amours de passage, ternes et sans lendemains. Depuis quelque temps, Jade, une chatte bicolore de race incertaine, lui tenait compagnie. Ce jour là, elle s’était retrouvée par hasard porte de Versailles. La foule caquetante finit par l’étourdir. Elle s’accouda à la première barrière venue. Elle cru s’évanouir, quand la jeune femme blonde, la même paysanne aux rondeurs avenantes qui avait nourri et dessoiffé Benveniste, la jolie fée rondelette des montagnes, lui tendit une bouteille, toute fraîche, d’eau des Pyrénées. Aphrodite la décapsula et bu avidement. Elle ferma les yeux. La tête lui tourna comme si elle venait d’avaler une rasade d’alcool pur. Des images dansèrent en sarabande sous ses paupières, des images de grands fleuve charriant des eaux troubles, de torrents de montagne tumultueux, de pluies diluviennes, puis elle se vit, souffrant et pissant, assise sur ses toilettes, un matin d’il y a fort longtemps.

Benveniste et Aphrodite rouvrirent les yeux au même instant, leurs regards se croisèrent, une barrière bleue les séparait. Autour d’eux, la foule abrutie continuait son périple le long des allées du salon, comme un fleuve de chairs emmaillotées, sur lequel semblaient flotter à la dérive, une multitude de visages indistincts. Accrochés aux barrières, comme autant de bois morts échoués le long des rives, des enfants riaient ou pleuraient. Leurs mains implorantes, tendues vers les animaux parqués, s’ouvraient et se refermaient convulsivement, comme des cœurs en manque d’amour.

La jolie jeune femme, la fée blonde aux joues rougies par la chaleur ambiante, inquiète, se pencha sur Benveniste. Elle lui prit doucement la main. Il tourna la tête vers elle. Aphrodite, décontenancée, tourna le dos. Il lui sembla que quelque chose venait de mourir. La foule l’avala. Tout en haut de la tour, allongée sur un divan rouge, Jade la chatte ronronnait.

UN ESCARGOT.

 

 

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Go, Go l’Escargot de La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Il n’est jamais pressé, lentement il avance,

Car chaque centimètre est un bonheur précieux,

Surtout ne pas le prendre pour une belle limace

Qui croque la salade en ouvrant grand les yeux.

L’escargot sous son heaume, ne pas croire qu’il se lasse,

Caché dans sa coquille, discrètement il danse.

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Au bout des tentacules ses petits oculus

Lui donnent un regard flou, distancé, innocent,

Luma est un poète perdu dans ses pensées,

Il ne voit pas le monde, il ne voit pas le sang

Des petits êtres en foules. Mourir en rangs serrés.

L’escargot est bonhomme, amis des verts talus.

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Comme un œil triste et mat, le soleil a plongé

Derrière les cimes noires des hommes éplorés,

Et la nuit est tombée, ce soir c’est une gueuse.

Le silence a surgi des entrailles affreuses,

Les ténèbres effroyables envahissent les âmes,

La cagouille elle aussi laisse couler ses larmes.

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Escargot mon ami regarde par ici,

Je te donne cette fleur cueillie au paradis,

Tu avances vers moi en laissant sur la terre,

Des traces de lune blanche qui brillent sur mon verre,

Tu hésites et balances sur le bord de ma coupe,

Puis tu t’arrêtes et bois quand cette nuit j’étouffe.

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Tu n’es jamais pressé, lentement tu te traines,

Escargot mon ami regarde par ici,

Au bout des tentacules tes petits yeux rêveurs,

Avance donc vers moi et partage mon verre,

Un peu de cette eau claire tombée du ciel si noir.

Comme un œil triste et mat, soleil au désespoir.

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La lune s’en est allée ailleurs voir si la vie

A cheval sur son pied, l’escargot l’a suivie.

UNE CHÈVRE.

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La chèvre psychédélique de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Barbiche au vent joyeux la petite chèvre blanche

Au poil doux et soyeux, sabots fins, jolies hanches

Broute, broute, dévore des buissons d’immortelles

Aux longs pétales d’or, au pied des fières dentelles

Du bel Alta Rocca aux rocailles dressées

La jolie en béguète la panse dilatée.

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Elle grimpe et grimpe encore en croquant les bouquets

Sous le soleil radieux, elle arrive au sommet

En bas très loin la mer et ses moutons tous blancs

Comme sa robe claire et les marais salants

L’air pur des cimes l’enivre, elle ne voit pas que vient

Un beau pelage fauve sur le dos d’un grand chien.

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Mais la pauvre se trompe, c’est d’un loup qu’il s’agit

Une bête dantesque venue de Poméranie

Le monstre la regarde et se met à gronder

La biquette tressaille elle regrette son berger

La chèvre s’est sauvée au travers des taillis

Sûr de lui le loup fat a bien été surpris.

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Mais le grand Pastore à force d’enjambées

Sur ses cuisses puissantes a gagné le sommet

Bianchetta la chevrette adossée au rocher

Toute la nuit durant ses cornes ont bataillé

A force de se battre le loup s’est épuisé

Et d’un coup d’escopette u pastore l’a tué.

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Là-bas dans les vallées, près de l’Alta Rocca

La chevrette est célèbre, elle a su résister

Assis sur un rocher, entre ses mains halées

Un morceau de brocciu, des châtaignes séchées

Pasquale se régale, le soleil s’est couché.

Demain il fera jour croassent les corbeaux

LA PEAU NUE.

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Le Chat-Monde de La Di.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Sur la table d’émeraude, soleil à contre-jour,

Sous la pluie de farine, belles mains ivoirées,

Dans le silence là-haut les anges extasiés,

Et la pâte qui gonfle sous la levure blonde,

Elles écrasent et pétrissent, la boule se fait ronde,

Les chérubins muets. Se glisser dans le four !

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Sous la table un gros chat aux moustaches vibrantes

Il guette les flocons sous les rais de lumière

Et sa patte s’agite, fébrile il désespère,

Puis se frotte tendrement sur un mollet galbé

Les séraphins bleuets aux ondes en bouquets,

Par la fenêtre ouverte les âmes languissantes !

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Dans les vertes prairies, les coeurs en résédas,

Dans les fleurs écarlates, un jour en cohortes

A reprendre aux corolles leurs couleurs, feuilles mortes,

Les coccinelles folles d’avoir trop folâtré,

Noirs scarabées blessés de n’avoir su voler,

Et les nuages gras pleureront dans tes bras !

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Sous la table le soir le gros chat a lapé,

Au dehors le ciel s’est drapé de soie rose,

Les mains aux ongles rouges sur les chairs moroses,

Pulpe molle elles s’endorment et le four est au noir,

Les angelots dodus sur leurs coussins de plumes

Oui nous iront tous deux, grimperont sur la lune.

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Le croissant s’est levé, ça sent bon la peau nue.