Littinéraires viniques » 2016 » février

SUR LES COLLINES ARIDES.

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Le méli-mélo de La Di.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi – Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Entre les cuisses noires de la vie qui s’emballe

Hystérique et charmeuse lourde pomme véreuse

Entre les fesses blondes des amours de ravale

Des fièvres, des scandales, les cils des venimeuses.

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Comme le coyote galeux qui se traine et qui geint,

Là-bas très loin d’ici tapi dans les canyons

Sur la pointe des pattes il avance comme tu peins

Efflanqué et cruel sur tes seins de visons.

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Les hyènes sont cendrées et les hérons hurleurs

le colibri rétif, le buffle si gracile

Nul ne sait qui est qui sous les masques rageurs

Les hommes sont lascifs et les femmes viriles.

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Mais le ciel est sans fond, son azur irréel

Les étoiles figées aux branches des arbres morts

Au noir des cimetières accrochés à leurs stèles

Un enfant décharné dans tes cheveux fils d’ors.

MOREY-COFFINET. CHASSAGNE-MONTRACHET BLANCHOTS-DESSUS 2011.

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Lire 2011.

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L’implacable douceur de Bach me berce.

Au dehors la pluie n’est pas en rythme, elle descend drue, une herse blanche qui vous tomberait dessus pour peu que, distrait ou amoureux des eaux du ciel, vous sortiez jouer et sauter dans les flaques en chantant sous la pluie. Mais cette dysharmonie me déplait. Alors Barber et son adagio à faire pleurer les âmes sensibles succède à Bach. La pluie peut se calmer, s’intensifier, passer à l’inondation, Barber s’en fout, il est hors des rythmes de la nature, c’est un cœur blessé qui se vide. Mais peu de cardiologues, de chirurgiens, voire de bouchers, faute de grives, me liront.

C’est à cet instant précis qu’une bouteille passe la porte de la cave, déboule à toute allure, freine et dérape, pour se retrouver dans mon bureau face à moi, la hanche mutine et le col provocant. Bien évidemment mon sang ne fait qu’un tour, m’inonde, je ne suis plus que turgescence papillaire. A l’idée de déflorer ce Blanchots-Dessus, je me retrouve sens dessus-dessous, déboussolé, désorienté, flatté même, à l’idée d’avoir été élu de la sorte par cette belle en cuisse sous verre. Sur le bitume au-dehors, la pluie martèle le sol en faisant de grosses bulles sales.

Alors je la déleste prestement de sa robe de verre fumé, et l’allonge confortablement dans le large cul spacieux d’une carafe accueillante. Là, elle prendra le temps de se détendre, de mesurer les conséquences de son acte, d’anticiper le plaisir qu’elle va prendre à donner. L’attente est jubilation.

2011 n’est pas un millésime “réputé”. Moi non plus, ça tombe bien. Entre demi-corps (le millésime) et le second couteau (mézigue) qui ne fréquente pas le gotha – tous ces gens de qualité avec lesquels on a, paraît-il, plaisir à partager de belles soirées, à discuter intelligemment de sujets importants, entre Précieux et Précieuses ridicules, autour de mets délicats et de belles bouteilles, le genre le soirées demi-mondaines qui me débectent – nous devrions nous entendre. Me voici donc, dessus ces Blanchots, à leur ôter leurs dessous, pour moi tout seul.

D’aucuns ont fui dès la troisième ligne de ce texte lue, d’autres peu après. Oui, mais il faut savoir attendre si l’on recherche le paroxysme, et ce billet n’est pas fait pour les lecteurs-dégustateurs-recracheurs précoces.

Le vin a reposé dans son berceau de verre et l’air l’a réanimé. Je gage – ce qui n’est pas sérieux pour un dégustateur impartial – que sous la robe d’or brillante, à peine bronzée d’ambre et de vert, d’exquis arômes se dégageront de cette appétissante chair nue.

Alors je ferme les yeux pour y plonger le nez. Le bois est encore présent, certes, mais sans être dominant, comme il peut l’être souvent sur les blancs de bourgogne, un peu faibles de corps, et “encercueillés” pour toujours. Le cap de l’élevage franchi, c’est une brassée fugace de fleurs blanches qui caressent l’appendice, auxquelles succèdent des notes de marc de raisin; c’est dire que le nez annonce déjà la puissance à venir en bouche. Enfin les fruits jaillissent du verre. Agrumes (citron mûr, pamplemousse), une pointe de kumquat aussi, fugace, que domine  généreusement la poire. Quelques notes d’infusions ensuite : tilleul, un peu, et surtout verveine/menthe. Puis c’est le petit matin du pâtissier qui survient avec ses effluves de brioche beurrée. Enfin les épices subtiles et le poivre blanc ferment la ronde.

L’attaque est suave et vive à la fois, et le vin donne de suite sa pleine puissance. Impressionnante présence de ce dessus, situé juste dessous le Montrachet. Oui, c’est un véritable envahissement que ma bouche subit, quand la matière du vin, onctueuse ce qu’il faut, n’en finit pas de se déployer. Le jus se “déplisse” littéralement, et sous chacun des voiles qui se déploient, les agrumes, les fruits jaunes, la poire, éclatent savou(amou)reusement. Le vin enfle à n’en plus finir.

Cela fait bien dix minutes que ce premier cru de Chassagne a passé la luette, pourtant il est toujours là, il s’attarde, interminablement, les épices douces, le poivre blanc, quelques beaux amers, une sensation “minérale” aussi, ainsi qu’une fraîcheur certaine, continuent de vivre, agaçant mes papilles. Agacement charmant, dont ma bouche ne se lasse pas … Et ma langue se régale du sel fin qui recouvre mes lèvres.

Je n’étais malheureusement pas en compagnie de convives exceptionnels, je n’ai pas eu le plaisir de partager, outre grands vins et jolis mets, leurs conversations, éclectiques et de haute tenue, autour de sujets importants en diable. mais cela ne m’a pas manqué.

Le vin, lui seul, m’a parlé, et m’a dit des secrets que je garde pour moi …

What do you want to do ?

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HAÏKUS 10

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Illustrations B. de Lanfranchi, haïkus C. Bétourné et B. de Lanfranchi  – ©Tous droits réservés.

DROIN CHABLIS GRAND CRU LES CLOS 2000.

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Imaginons que je sois le rédacteur fou d’un site de vins bien connu – et qui propose d’ailleurs souvent de jolies bouteilles à prix corrects – un prescripteur complètement allumé, shooté aux dithyrambes enfumés, à la culture marketing exacerbée, amoureux de superlatifs qui se veulent haut de gamme, que pourrais-je bien dire de ce vin déjà bien souvent encensé ?

Voyons voir.

 “Ce domaine mythique, cet Everest du vin, ce top de l’appellation, au sommet de la hiérarchie, incontournable nous livre (sic) une bouteille mémorable dont le jus hautement séducteur, véritable Don Juan de Chablis, à la fois fringant, évolué, riche, frais, affiche (oui le style ce n’est pas sa tasse de Chablis) une matière énorme, mais distinguée, qui vous inonde la bouche (oui le style, toujours le sens de la syntaxe élégante), une matière drapée d’une grande sensualité gourmande de corps. Ce vin est une star absolue, un sommet qualitatif qui passe la barre très haute (sic), un colosse tout simplement somptueux, un enchantement qui marque les esprits, drapé (bis) d’une grande sensualité de corps qui exalte toute la maestria (olé!) de son cépage, offrant à la fois du confort et de la finesse, un vin culte, issu d’un terroir singulier (sic encore), un jus monumental digne des plus grands temples égyptiens (Toutankhamon si tu me lis ?), qui se pose en dandy incontournable (une sorte de Brummel du vin ?), assurant de son élégance des accords au sommet (Ah la jolie syntaxe !), une cuvée tonitruante, imparable de finesse et d’énergie (one more couche de baratin insipide), un vin abouti, fait de passion (et de quelques raisins aussi), dont l’amateur se doit de posséder quelques caisses blotties sous le placard douillet de la cuisinière …” Ce pourrait être quelque chose comme ça par exemple.

Et moi et moi, sale vieux con râleur, que puis-je en dire de ce vin du tonnerre (c’est bien le moins pour un Chablis) de Zeus ?

Que le temps a brodé de vieil or sa robe ? Que sous mon nez, le bouquet est complexe, qu’il marie harmonieusement, effluves florales – pêle-mêle, citronnier du jardin agrémenté de légères touches jasminées – fragrances de citron mûr, confit, de miel et d’agrumes, d’un soupçon de truffe blanche, d’épices douces et de poivre blanc ? Que la noisette y a, elle aussi, laissé sa trace, fraîche malgré l’âge ? Qu’en bouche la matière est conséquente, riche, qu’elle enfle en prenant constamment du volume, qu’elle est grasse, ce qu’il faut, pour donner au vin une onctuosité délicate ? Que le vin s’éternise en bouche bien après que la pluie a cessé, qu’il laisse au palais la marque crayeuse et saline de ses origines ? Oui je le dis, et vous dis la souffrance qui m’envahit quand me vient à l’esprit que cette superbe bouteille, hélas, n’est pas un  jéroboam, ni même un magnum, et qu’il me faudra bientôt faire le deuil du plaisir qu’elle m’a procuré !

Dehors c’est Février, le ciel est Novembre, la ville semble recouverte d’acier liquide, le soleil est sur l’hémisphère sud, la rue ruisselle et la Charente déborde. Alors, je verse avec précaution dans mon verre vide les dernières gouttes de ce grand cru de chablis. Et j’attends que les amours reprennent.

PS : Merci monsieur Droin.

LE SCRIBE ET LA CONCUBINE.

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Eugène D. La mort de Sardanapale.

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Babylone était à son apogée. La luxure débordait des palais. Jusqu’à sa mort aux environs de moins 627, Assurbanipal en fut l’ordonnateur. Ce grand guerrier – il détruisit Thèbes, conquit la Chaldée, la Phénicie, l’Arménie, ainsi qu’une grande partie de l’Arabie – aimait la vie, les vits et les papillons aux ailes translucides, les âges épars aussi. Babylone, bouton de rose incandescent, planté comme une oasis luxuriante au sud de la Basse-Jéziré, dégoulinait d’humeurs diverses. Tout autant que les eaux lentes du Tigre et de l’Euphrate, les fluides inondaient la belle Babylone. Au-dessus d’elle, aussi suspendue que ses jardins, invisible et délétère, la toile gigantesque d’une araignée venimeuse la contaminait. Son venin la digèrerait avant qu’elle ait eu le temps d’entrevoir le piège.

En cette année moins 644, Assurbanipal dans la force de l’âge, entre guerres et orgies multicolores – il aimait le nombre et l’harmonie ambrée des peaux empilées – rassembla à Ninive tablettes et œuvres d’art. Il fallut bien que ces trésors fussent gardés, organisés, exposés. C’est alors que Enkidu, fils de modestes paysans, amoureux de tout ce que l’écriture cunéiforme avait permit de développer, fut nommé par l’un des nombreux exécuteurs du roi, à la tête de cette, sans doute, toute première bibliothèque humaine. Lorsqu’il découvrit en compulsant les tablettes d’argile, que l’ami de Gilgamesh, dont il lut l’épopée maintes fois, portait le même prénom que lui, il en conçut une fierté qui sût rester discrète, mais qui lui donna l’énergie dont il avait besoin pour réaliser la tâche immense qui lui avait été assignée. Enkidu avait le poil rare, la barbe maigrelette, le teint clair, les yeux vairons, petit, la poitrine creuse, la voix fluette et la silhouette courte d’un jeune adolescent en mal de croissance. Mais il devint très vite l’ami des savants, poètes et autres érudits qui se mirent à fréquenter les couloirs éclairés de sa librairie. Endiku passait le plus clair de son temps à lire et relire tablettes et rouleaux, jusqu’à très vite devenir la mémoire vivante des lieux.

De temps à autre, Assurbanipal et son aréopage de nobles dignitaires luxueusement accoutrés visitaient Ninive. La première fois que le roi demanda à voir le scribe, Enkidu, à la vue du monarque, fut glacé d’effroi. Drapé dans un kusîtu de lin pourpre qui lui descendait au dessous des genoux, les épaules recouvertes de laine de mouton nattée qui lui faisait large carrure, la poitrine constellée de parures d’or frappé, d’améthystes sculptées, de cornalines polies et de lapis bruts, les poignets entourés de lourds bracelets à rosettes, le roi lui fit plus impression encore que les grandes statues de pierre qui bordaient l’allée menant au palais. Ses yeux soulignés d’un large trait de khôl brillaient comme l’étoile du soir, une longue barbe tressée, piquée de boules de verre multicolores lui mangeait les joues, lui donnant l’air du terrible dieu Assur. Enkidu se prosterna, il aurait voulu que les dalles de pierres l’avalent, il aurait voulu fondre comme cire au feu et disparaître aux yeux du roi. Ce fut une voix étonnamment douce qui lui intima l’ordre de se relever. “Apprends-moi les tablettes et les rouleaux” lui dit-elle.

C’est ainsi que le scribe souffreteux enseigna respectueusement au monarque tout puissant, l’art de lire. Assurbanipal s’amouracha de L’épopée de Gilgamesh, à tel point qu’il en pût bientôt réciter des chapitres entiers. Un jour qu’il déchiffrait difficilement une tablette consacrée à l’art de la divination, il se mit à rire de lui même et se traita d’empoté. Endiku en eut le souffle coupé, le roi le regardait d’un air presque complice, ses mains décrivaient de grands cercles, tandis qu’il comprenait enfin les mystères des prédictions. Les nobles qui l’entouraient se mirent à toiser étrangement le petit maitre de la bibliothèque royale. Puis un jour, le roi dépêcha une escorte fastueuse qui emmena Enkidu aux portes du palais, autour duquel, comme une chatte langoureuse, se lovait la ville de Babylone.

Les jardins suspendus semblaient descendre des nues en cascades végétales multicolores. De grands arbres feuillus, d’essences diverses, s’élançaient au sommet du Kasr, leurs plus hautes branches, mangées par l’azur du ciel étincelant, tutoyaient les dieux. Sous ce toit du monde, de larges terrasses, presque invisibles, tant les plantes grasses, les herbes en larges camaïeux de vert, les roseaux balançant sous le vent, les fleurs en massifs éclatants, imbriqués dans une sorte de marquèterie vivante, se succédaient jusqu’au presque ras du sol. La pierre, la brique, la construction humaine elle-même avait disparu sous la puissance généreuse des gigantesques forces de la terre. C’était ainsi que la nature se donnait aux hommes, abondante, magnifique, sensuelle jusqu’à la lascivité. Les eaux sourdaient d’entre les massifs, se glissaient entre la verdure et les fleurs qu’elles abreuvaient. Le souffle léger du vent, entre les lacis céladon des graminées étalées, les troncs musculeux aux écorces épaisses, les corolles vibrantes, les phragmites aux feuilles tranchantes, les calames graciles, les cannes cliquetantes, se mêlait au babil des eaux bondissantes, et les jardins suspendus devenaient musiciens. Des vols d’étourneaux dessinaient dans le ciel céruléen d’étranges arabesques mouvantes, sans doute les dieux délivraient-ils dans une langue inconnue, des messages d’une telle complexité, que les prêtres eux-mêmes ne parvenaient pas toujours à les interpréter. Parfois ils s’abattaient sur les cimes des arbres en criaillant. Alors mésanges, rouges-gorges, harles piettes, garrots à œil d’or, et mille autres espèces de volatiles, toutes plumes hérissées, s’envolaient de toute part, leurs cris dissonants, rebondissaient sur les hauts murs des palais alentours, pour se perdre sur les rives de l’Euphrate proche gonflé par les pluies du nord. Mais les grands milans royaux, attirés par le vacarme ailé, piquaient dans le brouillard de plumes. Alors quelques instants les jardins se taisaient, les grands rapaces reprenaient de la hauteur, puis la vie, indomptable recommençait. Les glissandi des eaux et les staccatissimi du vent dans les branches redonnaient aux corbeilles végétales le calme et la douceur un instant disparus.

Enkidu la tête levée, le regard perdu dans celui des dieux et des forces naturelles, subjugué par d’aussi grandes beautés, ne bougeait plus. Il fallut que le chef de l’escorte le tire par un bras, pour qu’il sorte de sa sidération, et continue sur la voie pavée qui menait au palais du roi. Une construction carrée, fastueuse, à l’architecture puissante. Les hauts murs étaient recouverts de grandes fresques historiées finement sculptées dans la masse. Assurbanipal terrassait Elam, entre ses bras épais il étranglait le lion d’Assyrie, trônait majestueusement, et dominait partout et toujours. Aucun détail n’avait échappé aux artistes, jusqu’aux moindres nuances de ses habits, jusqu’à l’ultime crin de sa barbe fournie, rien ne manquait. De gigantales statues ponctuaient salles et couloirs qui conduisirent le scribe jusqu’aux pieds du monarque.

Dans l’atmosphère feutrée du harem, entre lumières douces et ombres fuligineuses, la tête penchée et le regard perdu, Damkina, entre deux lames de bois peint d’un moucharabieh, entrapercevait les marches montantes et le parvis qui menait à la porte ouvragée du palais royal. Sa position particulière au sein du bītānu – elle était première concubine du roi – lui permettait d’échapper par moments à la surveillance des chefs de musique, lesquels  bien que rendus à jamais inoffensifs, et peut-être pour cela, redoublaient de rouerie et de cruauté. Une de ses escortes, dont le roi se servait quand il était pressé de rencontrer un de ses sujets, gravissait les hautes marches de pierres taillées. Le chef de la troupe tenait par un bras un jeune homme malingre vêtu d’une simple robe de toile écrue. Ce garçon attira son regard. Il ne ressemblait pas à ces Assyriens à la peau sombre et au poil abondant, à toutes ces barbes tressées, enrichies de pierres rutilantes, de rubans et autres ornementations, qu’il lui arrivait de croiser furtivement dans les couloirs qui, tous, aboutissaient à la salle de réception royale. Car Assurbanipal était le centre, tout comme Assur était le cœur flamboyant du monde divin.

L’escorte, sur un ordre sec du chef, se figea devant une large baie qui s’ouvrait sur une terrasse. Enkidu se pencha sur la balustrade. Il surplombait une cour carrée entourée de tribunes bruyantes et colorées. Sur la terre battue, Assurbanipal, torse nu, armé d’un simple poignard à large lame, combattait un lion. Dignitaires et nobles royaux encourageaient leur maitre. Le lion fut éventré après qu’il eut été à moitié étranglé par la poigne du souverain. La courtisanerie exultait, trépignait, félicitait, se répandait en louanges, et les prêtres rendaient grâce aux dieux.

Puis le jeune lettré fut invité à attendre dans l’antichambre des appartements du grand roi. Tous les murs finement sculptés célébraient la gloire du monarque. La porte monumentale de la chambre était flanquée de deux statues de la déesse Istar qui allaient au ras du plafond. Les gardes en tenues d’apparat déambulaient, ignorant Enkidu qui n’en menait pas large. Il était prostré contre un mur quand les deux battants des appartements s’ouvrirent sans un bruit. L’un des guerriers l’invita à entrer. Dans la vaste pièce trônait un lit immense recouvert de draps pourpres, de couvertures de soies de toutes couleurs et de  coussins blancs. Assurbanipal, à demi allongé, vêtu d’un large chiton de lin froissé brodé d’or et de pierres, reposait, le coude droit relevé, la tête appuyée dans la main. Autour de lui un essaim de femmes et d’hommes à demi nus s’étalaient. Le roi le regardait sans sourire, ses yeux noirs encharbonnés donnaient à son regard une profondeur aussi cruelle qu’inquiétante. Enkidu s’agenouilla tête baissée. “Relève toi, homme de culture et joins toi à nous” tonna le monarque. A ses pieds, une jeune femme brune à la peau d’albâtre, le fixait en souriant. Un sourire qui lui coupa le souffle. Jamais il n’avait de beauté aussi parfaite. Elle était presque nue, ses seins lourds aux aréoles maquillées d’écarlate se soulevaient  lentement au rythme de sa respiration paisible. La main du roi jouait négligemment dans ses longs cheveux noirs et bouclés. Damkina frissonna, la vue de ce jeune garçon fluet la mit dans une émotion qui la surprit. Des larmes chaudes perlèrent à ses yeux. Sous sa poitrine elle sentit son cœur qui s’affolait, une suée l’enveloppa, elle eut froid et remonta sur ses flancs un voile de soie transparente. Sa nuque la brûla, elle tourna la tête, le regard du roi la glaça instantanément. Assurbanipal leva la main, les filles agacées par les garçons caressants cessèrent de glousser, les couples enlacés se désunirent, tous se figèrent et se turent. “Cet homme est un peu mon maitre” dit-il en riant, “il m’enseigne l’art des lettres et m’initie à la compagnie enrichissante des tablettes et des rouleaux de ma bibliothèque. C’est pourquoi je l’ai convié. Faites lui bonne place, soyez tendres, douces et doux avec lui, enseignez lui à son tour les plaisirs de la chair”. Alors garçons et filles encerclèrent le scribe qui fut dénudé par une foule de mains habiles. Enkidu avait beau vouloir esquiver, se libérer des peaux envahissantes qui se collaient à la sienne, des bouches qui le léchaient, l’embrassaient, le suçotaient partout à la fois, il finit par succomber sous le nombre. Une tempête de plaisir et de douleur mêlés le secoua des pieds à la tête. Pénétré et enfoui à la fois, le corps en ébullition, il perdit connaissance quand un spasme fulgurant lui mit les yeux à l’envers.

Quand il se réveilla, Damkina lui épongeait le front en chantonnant doucement. Son sourire était si doux qu’il faillit perdre conscience à nouveau. “N’aie pas peur petit lion d’argile” murmura-t-elle en pleurs. Elle ne savait plus, ne comprenait plus, il lui semblait que tout l’amour du monde était en elle, dirigé vers lui. Elle n’y pouvait rien, c’était comme si les eaux de toutes les mers, de tous les océans, convergeaient vers elle, bouleversant son corps et son cœur, un incommensurable tourbillon qui l’entrainait contre sa propre volonté, contre le sens commun, vers des mondes qui l’effrayaient déjà ou la comblaient, elle s’y perdait. Contre toute raison. Enkidu, lui, avait replongé dans l’entre-mondes. Etrange état. Ni mort, ni vivant. Il ne sentait plus rien et ressentait tout à la fois, savait tout, confusément,  dans une ignorance totale. Alors il lâcha prise, et se retrouva, dérivant, flottant, nageant – il ne savait plus trop – au milieu d’un magma de visages fuyants, flous, déformés, changeants. Ces visages qui lui étaient, sinon familiers, du moins pas vraiment étrangers, déclenchaient en lui des salves d’émotions qui n’étaient pas tout à fait les siennes. Par moments le défilé était interrompu par de longs plans fixes, il ne percevait plus qu’un ciel ténébreux, il lui semblait planer bien au-dessus du monde, très haut – sans doute dans l’univers des dieux, pensait-il, terrorisé et enchanté à la fois – les étoiles clignotaient, elles étaient si nombreuses qu’il se demandait comment les nuits pouvaient être aussi noires. Puis la farandole des masques reprenait. Ils lui susurraient des mots assourdis, leurs voix lointaines parlaient des langues inconnues dont Enkidu comprenait le sens général.

Il reprit conscience une seconde fois, Damkina le caressait toujours, souriant et pleurant en silence. Les larmes donnaient à son regard une brillance égale à celle des étoiles qu’il venait de quitter. Elle se pencha, lui embrassa le front et reprit sa mélopée.

La chambre monumentale s’était vidée, Assurbanipal avait chassé femmes et éphèbes d’un geste de la main. Sous la lumière coruscante qui tombait des fenêtres étroites, la pourpre des tissus brûlait, et le phormium tissé de la robe de lin du grand roi paraissait plus blanche encore. On eût cru un grand lys au pistil noir renversé par le cours sombre de ses ruminations morbides. Le fin politique qu’il était n’avait pas mit longtemps à remarquer l’inclination soudaine de Damkina, sa première concubine, pour le scribe maigrelet. Il avait eu beau retourner dans sa tête toutes les raisons imaginables, il ne comprenait pas. Mais comment cette fille intelligente, aux ardeurs presque impossibles à satisfaire, avait elle pu tomber ainsi en adoration devant cet être, certes cultivé, mais insignifiant ? Alors qu’il se savait “Lui”, être le grand monarque, aux yeux des sujets de son empire qui s’étendait en arc parfait, de Tur à Thèbes en remontant par Assur, Tarse, puis redescendant vers Byblos, Tyr, Gaza, Tanis … !!! Entre l’affection réelle, le désir violent que lui inspirait la belle Damkina, et la trahison qu’il pressentait, il trancha.

Damkina dormait paisiblement, le cobra égyptien croqua le creux diaphane de son bras droit qui pendait hors de sa couche. Elle cessa de rêver. Le visage de Enkidu, qui peuplait ses nuits depuis leur rencontre, pâlit lentement, pour disparaitre au moment où sa conscience se dissolvait. La même nuit à Ninive, Enkidu eut la gorge tranchée d’une oreille à l’autre par une ombre térébrante qui ne fut jamais retrouvée.

Parfois, certaines nuits, Assurbanipal se réveille, tourne, soupire, et regrette un instant d’avoir dû sacrifier son maitre de lecture. Puis il repose la main sur la hanche rebondie de la nouvelle première concubine et se rendort du sommeil du juste.

HAÏKUS 9

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Illustrations B. de Lanfranchi, haïkus C. Bétourné et B. de Lanfranchi  – ©Tous droits réservés.

ISULA PINZUTA.

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La tête de mule de Maure de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi – Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Cirrus échevelés, des ors et des rochers,

Le ciel comme un voile bleu, les filles ensorceleuses,

Des pics et des baies, du granit et des plaies,

Et mille fois violée, Kallisté, toi la gueuse.

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Immortels bouquets d’immortelles précieuses,

Aigles lents, grands milans, myrte, ciste au maquis,

Diaspora, condottiere, écumes audacieuses,

Ses rivages sont blancs, sa langue silencieuse.

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Ses enfants disparus, d’autres se sont perdus,

Les tempêtes ont sculpté son joli doigt de fée

Qui pointe dans les eaux, jusqu’au fruit défendu,

On s’y casse les dents et le sable est doré.

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Entendez vous blêmir les cœurs dans les vallées,

Les ventres peaux tendues, les cordes sont vocales,

Et leurs yeux de basalte aux pentes accrochés,

Dans les ports désertés qui donc ferait escale ?

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Toi qui passe par là, ne baisse pas les yeux,

Regarde donc leurs âmes à l’espérance lasse,

Le flux et le reflux et vertes les eaux bleues,

Le Maure laisse sa tête, et comme lui tout passe.

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Les grands pins ont penché leurs têtes millénaires

Sur les roches érodées par les forts vents de sang,

Le sourire des plaines s’allonge sur les terres,

L’aube pointe à la porte, le héron sur l’étang.

HAÏKUS 8

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Illustrations B. de Lanfranchi, haïkus C. Bétourné et B. de Lanfranchi  – ©Tous droits réservés.

QUAND JE SERAI MORT.

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La camarde de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Quand je serai très mort, je serai bien vivant

Je me fendrai la gueule, je n’aurai plus de dents

Je jouerai bien aux boules, à un deux trois soleil

En courant comme un fou, je n’aurai pas d’oseille

La terre est sur ma tête et le ciel sous mes pieds

J’ai de l’herbe à l’oreille, les nuages sont mouillés

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Onze mille vierges une salope et deux putes

Et moi, et moi, et moi qui leur joue de la flûte

Mes trilles à l’unisson, dans l’arbre la turlute,

Gros lapin, mimi pinson, bonbons à foison,

Au cœur du potiron chante et rit le frelon,

Alice et sa pelisse et Falstaff sa toison.

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Au royaume des morts, je serai un enfant

Roland cuirasse d’or souffle dans l’olifant,

Blanche neige et le cierge, leurs doigts font des arpèges,

Je saute comme un cabri, vais cours vole et bondis,

Sardanapale énorme, entouré de houris,

Et Prévert et sa clope, Emmanuelle et sa fraise !

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Lourds fracas de douceurs, tendre pièges farceurs,

Et des cochons mafflus, les crêpes, la chandeleur,

Des abricots dodus, des pastèques velues,

Ah que vienne la mort, que j’erre dans les rues,

Ah que vienne la vie, les jeux suants de glu,

Quand je serai très mort, oui je serai tout nu.

HAÏKUS 7

haiku mix 4

Illustrations B. de Lanfranchi, haïkus C. Bétourné et B. de Lanfranchi  – ©Tous droits réservés.