Littinéraires viniques

ACHILLE, ENTRE MINOTAURE ET TAROTS …

Akira Tanaka. Le partie de cartes.Akira Tanaka. La partie de cartes.

 

Parfois les heures s’affolent, parfois les secondes collent …

Dans le silence dépouillé de sa chambre à moitié nue, sur son bureau, Achille dessine de longues arabesques gracieuses striées de noir, des signes cabalistiques, étranges comme les mystères qui surgissent de son inconscient et l’étonnent. Un labyrinthe sans fin traverse la feuille de papier qui crisse sous sa plume, des gouttes de sang rouge coulent, se glissent et rebondissent entre les méandres de sa petite œuvre jusqu’au Minotaure à l’œil torve qui trône au beau milieu du dessin torturé. A l’encre de couleur il remplit ou souligne, dégage de la masse des formes improbables qui se répondent en silence. Achille taille sa pierre de chair aux contours indistincts du bout de son fusain, l’or la peint, le jais la crucifie, le sang la signe et le céladon l’allège tandis que les pastels, ces ciels à venir pointent, timides, du bout de leur douceur au détour des abîmes. Il y passe des heures qui filent comme des météores ardentes et le ciel souvent s’obscurcit sans qu’il y prête attention.

Le temps se contracte et se dilate au rythme de sa souffrance.

Soudain le trait tarit, son poignet se crispe, sa vue se brouille quand l’araignée l’étreint à nouveau. Alors le pinceau tombe après qu’il a signé son œuvrette dérisoire mais il sait confusément qu’il travaille à se dévoiler. A sa façon instinctive il avance un instant pour reculer toujours. Quand le temps s’étire, il ne lutte pas, il attend, sans espoir encore, d’en perdre à nouveau la mémoire, de s’abstraire du présent pour dérouler le fil de sa toile. De perdre la raison, de lâcher Descartes pour se fier au subtil qui se moque de comprendre. Achille se sent seul, l’hôpital n’est qu’un refuge de brique brute, une machine à désespoir, à masquer, à abrutir. Et se battre de toutes ses force restantes contre ces murs aveugles, épais et muets qui le protègent pourtant, lui permet de survivre, de donner un visage de pierre à son combat pacifique. A percer les secrets enfouis en dessous des tombeaux, à déterrer les souvenirs enterrés sous les terres grasses de sa vie anesthésiée.

Dans le bocal enfumé Olivier flotte.

Et le regarde. Entre les volutes des fumées grasses qui montent en tournoyant et s’écrasent au plafond sale, au travers de la brume épaisse qui gomme les contours, Olivier le fixe de son regard égaré, comme un phare la nuit éblouit le lièvre sidéré au milieu de la route, cette route qui mène, il l’espère, au-delà des mailles gluantes de l’araignée toute puissante. Achille s’est assis à côté d’Olivier qui chantonne noyé dans ses mystères. Le soir tombe, le bout incandescent de sa cigarette brasille comme un phare dérisoire dans le champ clos. Achille chantonne lui aussi, psalmodie quelques notes, toujours les mêmes, le regard au delà du présent. Alors sans un mot les deux hommes partagent et leurs chants se marient. Petit à petit. Note après note Achille enrichit leur concert, Olivier accepte et s’accorde. C’est lent, doux et rauque à la fois comme les incantations lancinantes des chamans. Olivier en arrive à oublier quelques instants de tirer sur sa clope. Sa main est tombée sur le bord du canapé qui grésille. Achille a éteint l’incendie naissant sans qu’il s’en aperçoive. La nuit est tombée, pleine et absolue. Seule la berceuse perce encore l’obscurité. Tout est calme un moment. Olivier, mâchoire pendante, s’est endormi yeux grands ouverts sur d’autres espaces.

Après le repas du soir, dans la salle commune c’est l’heure du tarot pour les moins abrutis par la chimie. Ils sont quatre habitués à taper la carte une heure et demi durant avant l’extinction des feux. Achille aime ce moment où tous semblent vivre normalement. Georges le doyen du quarteron, Michel et Olivier – surnommé Olive pour ne pas le confondre avec Olivier le voyageur des espaces effrayants – et lui partagent tous les soirs ce moment de normalité apparente. Ils parlent peu, travaillent à retrouver la concentration, cognent bruyamment du poing à chaque carte importante et comptent les points en s’engueulant. Leurs visages reprennent couleur, leurs yeux leur brillance, parfois même ils rient. Georges est de loin le plus âgé, Achille ne sait s’il déprime ou si la sénilité le gagne. Il lui file en douce des polos neufs que Georges arbore fièrement au dessus des chemises élimées que sa femme pas marrante lui apporte une fois la semaine en bougonnant. Michel est un instit fatigué, à genoux, qui peine à se relever. Toute la journée il peaufine ses « préps » qui vont à l’en croire révolutionner la face givrée de la pédagogie chevrotante. «Ils vont voir ce qu’ils vont voir» répète t-il à l’envi. «Dépassé Célestin (Freinet)» confie t-il rituellement, en tapant dans le dos d’Achille tous les soirs au moment de la séparation. Et Achille, amical, de lui répondre invariablement «Enterre les ces vieux cons !». Cette réponse Michel la guette tous les soirs, ça le rassure, ça calme son inquiétude chronique. Il sourit en hochant la tête puis alors seulement s’en va vers sa chambre. Un soir, oublieux, Achille n’a pas répondu. Georges est resté devant lui, planté comme un chien fidèle, langue pendante et regard suppliant, à attendre la phrase en lui crochant très fort le bras. Depuis lors Achille, attentif, veille à le rassurer.

Olive c’est encore autre chose, c’est un maniaco-dépressif profond, un petit gars nerveux, jeune, noir de cheveux, à la peau grêlée, au visage fin mangé par un regard vif. Quelque chose d’une musaraigne suractive. Les fortes doses de calmants divers qui lui sont administrées le laissent encore énervé toute la journée, à courir partout, à échafauder des « plans » comme il dit, qu’il refuse obstinément d’expliquer de peur que les «voleurs m’le piquent», argue t-il pour ne rien vouloir dire. Un matin pourtant après le petit déjeuner, Olive a pris Achille par le bras l’entraînant dans un coin de la pièce. Le dos collé au mur, le regard aux aguets, il lui a expliqué les raisons de son internement forcé. Le rodéo aux Halles de Paris, les vitrines brisées pendant qu’il tentait d’échapper aux tueurs mystérieusement lancés à ses trousses. Un histoire de fous ! Achille a dû lui jurer de garder le secret. Et cracher discrètement dans le coin.

Les quatre As du tarot s’entendaient si bien.

Un soir, vers vingt heures, Sophie, sans sa guitare mais avec sa tignasse de bronze, est arrivée. Elle avait le regard mauvais, bleu-vert quarantièmes rugissants et les dents lactescentes comme les vagues sous la tempête.

Deux blouses blanches l’encadraient,

Achille comprit de suite …

Bien des années après que la Sophie est arrivée, Achille l’estropié somnole sur son bureau, perdu dans ses souvenirs. Il lui avait alors fugacement semblé qu’il la connaissait sans l’avoir jamais rencontrée. Une de ces fulgurances du cœur qui n’admet pas que l’esprit s’en mêle. Qu’il retrouvait une âme bien souvent croisée dans les méandres du temps, très loin au-delà des vies empilées. Cette nuit sa lampe brille sur son bureau qui tangue comme une âme ivre, sa lumière est plus blanche qu’à l’habitude, une lumière éclatante qui mange la couleur de ce vin en attente. Rien de mieux que cette lymphe de vigne pour reprendre pied sur les terres du présent auxquelles il s’agrippe du coin d’un œil mi-clos. Le liquide jaune d’or aux reflets d’airain luit doucement, cligne du disque ; sous le rai perçant de la vieille lampe complice de tous ses délices. Dans le large cul du cristal à long pied, ce vin de Melon de Bourgogne prend des allures de houri généreuse et sa surface juste bombée lui rappelle les ventres accueillants des femmes plantureuses sur lesquels il aimait à rouler jadis. Comme la peau onctueuse de ces reines d’amour l’âge ne marque pas le teint clair de ce vin qui semble de l’année. Et ce Muscadet «modeste» du Domaine Damien Rineau, vin de Gorges s’il en est, s’ouvre à lui. Son âge – il est né en 1996 – ne semble pas l’affecter, il exhale des parfums de fleurs blanches et fragiles puis viennent les agrumes et leurs zestes, les fruits jaunes murs et leurs noyaux finement épicés. Achille lève le buvant du verre et la première gorgée lui caresse la bouche de sa matière ronde et mûre, grasse ce qu’il faut. Le jus lui explore le palais en douceur avant de s’épanouir généreusement, délivrant ses fruits goûteux, ses épices mesurées qu’une salinité discrète accentue. Puis il fait son odalisque, enfle au palais, en équilibre parfait et danse sur la langue d’Achille conquis un menuet gracieux, frais et salivant. Le jus des raisins mûrs est à son meilleur, long, élancé, subtil, d’une fraîcheur parfaitement maîtrisée. Achille sourit, prolonge la danse du vin longtemps et l’avale à regret. Une onde de chaleur douce le réchauffe, l’esprit du vin ne le quitte pas et l’appelle …

A replonger dans son flot tendre.

Alors le regard dur de Sophie

Remonte à sa mémoire

Un instant,

Le temps qu’il devienne sourire.

Achille sait déjà qu’elle reviendra

Le visiter.

 

ERINMOCÉETICONE.

 

 

ISULA PINZUTA.

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La tête de mule de Maure de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi – Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Cirrus échevelés, des ors et des rochers,

Le ciel comme un voile bleu, les filles ensorceleuses,

Des pics et des baies, du granit et des plaies,

Et mille fois violée, Kallisté, toi la gueuse.

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Immortels bouquets d’immortelles précieuses,

Aigles lents, grands milans, myrte, ciste au maquis,

Diaspora, condottiere, écumes audacieuses,

Ses rivages sont blancs, sa langue silencieuse.

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Ses enfants disparus, d’autres se sont perdus,

Les tempêtes ont sculpté son joli doigt de fée

Qui pointe dans les eaux, jusqu’au fruit défendu,

On s’y casse les dents et le sable est doré.

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Entendez vous blêmir les cœurs dans les vallées,

Les ventres peaux tendues, les cordes sont vocales,

Et leurs yeux de basalte aux pentes accrochés,

Dans les ports désertés qui donc ferait escale ?

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Toi qui passe par là, ne baisse pas les yeux,

Regarde donc leurs âmes à l’espérance lasse,

Le flux et le reflux et vertes les eaux bleues,

Le Maure laisse sa tête, et comme lui tout passe.

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Les grands pins ont penché leurs têtes millénaires

Sur les roches érodées par les forts vents de sang,

Le sourire des plaines s’allonge sur les terres,

L’aube pointe à la porte, le héron sur l’étang.

LA MUSIQUE A CESSÉ.

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Les abominations hypnotiques de La De.

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©Brigitte de Lanfranchi – Christian Bétourné. Tous droits réservés.

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L’as-tu vue ?

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La feuille de papier aux laitances cinglantes,

qui te nargue, lourde d’égarements à la dérive, je flotte le mors aux dents.

Nuque raide, neurones agonisants, leurs doigts gourds m’entourloupent,

où s’en vont les esquives, les miroirs tranchants, les soleils diffractés

bleus glacés aux rutilances monochromes ?

Esquisses déchirées. Flottent les ardeurs mortes nées sur les eaux

de mercure figé. Sidération brutale, le silence s’installe et la chatte

mauvaise a croqué tous les mots.

Pas de larmes à aiguiser au fil des têtes tranchées, de ventouses écaillées,

de cocons morts à visiter, plus de canaux serpentins vers les eaux taries

des deltas à l’instant disparus !

Palpitation lente du souvenir, indicible absence, silence putréfiant,

la toile lisse du sens absent a fini par gagner la soupente

des émotions claquemurées.

Dès l’aube des chiens courants

la musique a cessé sous l’os infranchissable de la boite à jamais close

des épaisseurs nocturnes, le balancement saccadé des hésitations cotonneuses

m’enveloppe d’incertitudes douces

et de parfums suaves.

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Abomination sulfureuse des extases frôlées dans le dédale

des impossibles.

What do you want to do ?

New mail

QUAND JE SERAI MORT.

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La camarde de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Quand je serai très mort, je serai bien vivant

Je me fendrai la gueule, je n’aurai plus de dents

Je jouerai bien aux boules, à un deux trois soleil

En courant comme un fou, je n’aurai pas d’oseille

La terre est sur ma tête et le ciel sous mes pieds

J’ai de l’herbe à l’oreille, les nuages sont mouillés

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Onze mille vierges une salope et deux putes

Et moi, et moi, et moi qui leur joue de la flûte

Mes trilles à l’unisson, dans l’arbre la turlute,

Gros lapin, mimi pinson, bonbons à foison,

Au cœur du potiron chante et rit le frelon,

Alice et sa pelisse et Falstaff sa toison.

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Au royaume des morts, je serai un enfant

Roland cuirasse d’or souffle dans l’olifant,

Blanche neige et le cierge, leurs doigts font des arpèges,

Je saute comme un cabri, vais cours vole et bondis,

Sardanapale énorme, entouré de houris,

Et Prévert et sa clope, Emmanuelle et sa fraise !

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Lourds fracas de douceurs, tendre pièges farceurs,

Et des cochons mafflus, les crêpes, la chandeleur,

Des abricots dodus, des pastèques velues,

Ah que vienne la mort, que j’erre dans les rues,

Ah que vienne la vie, les jeux suants de glu,

Quand je serai très mort, oui je serai tout nu.

ANAPHORE MA SOEUR …

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L’ana-euphorique de La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Jamais je n’ai senti autant que ce jour plein,

Jamais je n’ai senti au-delà des grands pins

Jamais je n’ai tant vu le début et la fin

Jamais les plis soyeux de la rose au jardin

Jamais tes doigts de feu languissants sur ma main,

Jamais ton regard bleu qui subjugue le mien,

Jamais, fille de peu, allongé sur ton sein,

Jamais belle âme rouge à la peau de jasmin

Jamais je n’oublierai ton rire de clavecin,

Jamais me lasserai de tes sourires coquins,

Jamais me passerai d’aujourd’hui pour demain.

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Jamais je n’ai couru plus fou qu’un bouquetin,

Jamais je n’ai juré à perdre mon latin,

Jamais je ne croirai aux serments toujours vains,

Jamais ne la vendrai pour poignée de sequins,

Jamais au lendemain de la veille au matin,

Jamais de voiles vendues au détour des chemins,

Jamais je n’ai goûté au sang tombé du sein,

Jamais me suis roulé aux linceuls de lin,

Jamais je n’ai aimé révérer les grands saints,

Jamais de vertus mièvres engraissées au purin,

Jamais la nuit tombée me noyer dans le vin.

——

Toujours me vêtirai d’atours volés aux daims,

Toujours je maudirai les gares privées de trains,

Toujours je chérirai les pauvres baladins,

Toujours détesterai faconde et baratin,

Toujours j’éviterai fagots pâles blondins,

Toujours m’acharnerai à briser les burins,

Toujours je chanterai le désert des bédouins,

Toujours à ton côté aux rivages Byzantins,

Toujours ton regard lourd qui caresse l’airain,

Toujours à tricoter les mots et le satin,

Toujours dessinerai du bout de mon fusain

—–

Anaphore ma sœur, suspendu à tes reins.

L’AMIE MARSUPIE.

Marsupie l’amie de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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L’amie Marsupie sous son léger boa rose

Bondissante, aérienne, jolie petite chose,

Toute de jaune vêtue, charmante peau à pois,

Saute de feuilles en arbres, se mirant le minois

Aux mares de passage, minaudant en chinois.

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Une pile l’amie sur sa queue à ressorts !

Là-haut derrière sa branche, Sidonie la Jaguare

La fauve féministe au regard d’ambre et d’or,

Se lèche les babines. Abonnée au cafard,

La fauvesse est fébrile, accablée par le sort.

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Et l’amie Marsupie ne la laisse pas de marbre,

Elle préfère de beaucoup les gentilles aux gentils.

Mais la faim la tenaille, elle est maigre comme un sabre,

Oubliant les Femen, l’écologie, les arbres,

Il lui tarde de voir Marsupie dans son nid.

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Tapie, prête à bondir sur l’insouciante folle

Qui sourit à la vie, belle et dégingandée,

Sidonie se prépare à lacérer la molle,

A déchirer les chairs de la jeune effrontée

Elle tremble de plaisir, même son cœur s’affole.

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Mais la queue caoutchouc la saisit à la gorge

Marsupie ouvre grand sa gueule aux dents aiguës,

La jaguare étouffée hoquète comme une forge,

Quand leurs regards se croisent un miracle se produit,

Une flèche d’Éros transperce leurs deux gorges.

L’amour les a saisies, leurs crocs se sont unis.

LES CHIENS ENRAGÉS …

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L’os de La De.

Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Et ruissellent, torrentueuses, les larmes lourdes,

Mais tudieu, bondieu, où est passée Notre Dame,

Elle se balade, peinarde, flemmarde, Paname,

Tandis que moi, bêlant, pauvre cougourde,

Je regarde au loin, rêveur, bailler la palourde.

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Mirifiques paniques des horizons si plats,

Abominables craintes, désespoirs et dégâts,

A l’aube la lune rincée, pâle je succombe,

Dans le fond de mon cœur a explosé la bombe,

Les eaux noires des cieux en orage sont tombées.

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Qui me disent que la vie appartient aux hommes,

Qu’ils sont libres, égaux et pauvres bonhommes,

Allons voir au chevet des chevelures rasées,

Aux confins des cités, dans les tombes profanées

Comme les chiens enragés égorgent les colombes.

—–

Les prépuces tombent quand passent les rasoirs

Dans la nuit si noire, à l’ombre des longues gares

Quand les yeux, cils d’ivoire, albinos, travelos

Sont tranchés et crevés comme les blés sont fauchés

Les soirs hagards, hasard, derrière les grands hangars.

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Karma foutraque, nage jusqu’à l’Île de Pâques,

Va donc voir si la mort aux dents serrées si blanches

Rouge, va finir par mordre au gras de ma hanche

Consciences successives, innommables arnaques

Je cours, me démâte, le long des galaxies.

ZEMON, ANTIQUE PRÉSENT.

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Le Zemon de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Dans le térébrant,

On le voit encore,

Plus noir,

Qu’un Soulages,

Anthropophage,

Au musée.

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 Pulpe concassée,

Éclats de quartz,

Pierres pilées,

Purée de jais,

Billes des abîmes,

Qui bousculent,

Mes rimes

Déglinguées

A faire pleurer.

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 Garce magnifique,

Salaud méphitique,

Intimement enlacés,

Être étrange,

Qui brûle de se trouver,

Éberlué,

Éparpillé,

Au loin des mers,

Au delà des repaires.

Outre espace,

Prisonnier des glaces.

Agathe broyée,

Coeurs explosés.

 ———-

 Dans la pénombre ultime,

Aucune lumière ne peut,

Même pleurer.

Si ce n’est celle

Qui vous consume.

Feux réverbérés,

Étrange dualité.

Rubis brisé.

———- 

 Deux en un incarné,

Profane, sauvage, carnassier,

Il absorbe, lèche, croque, se repaît,

Pardonne, entonne, marmonne,

Crétin magique,

Concombre étique,

Cons en reflets.

Aime tes deux moitiés,

Que nul espace n’empêche,

De hurler.

———- 

 Il est douceur violente,

Qui sidère les cœurs,

Asphyxie les humeurs,

Fait couler les torrents,

Gras et mellifluents.

D’ambre rutilant.

Perdu sous la cuirasse,

Qui l’enchâsse,

Depuis trop longtemps,

L’enfant.

———- 

 Zemon est un tout,

Qui vole, plane entre les mondes,

Un os dur, une infâme carogne,

Un oiselet fragile,

Une fourrure nubile,

Qui vomit,

Gros comme des nichons,

Des cabochons,

Taillés à se couper.

———- 

Tue, pille,

Vanille,

Houspille,

Aux escarbilles,

De lave figée,

Zemon, mon autre,

Absorbe toi,

Avale moi.

Que ton cœur dichroïque,

T’étouffe, sale bique,

Aux yeux lubriques.

———- 

 Mais tu survis aux douleurs,

Aux cris, aux pleurs,

Enfoncés dans nos culs,

Tu gicles ton foutre dru,

Qui nous rince le ru

Qui sourd des coeurs en peine,

Zemon qui nous aime,

Plus que la madeleine,

Qui croque,

Nos vertus.

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  Zemon,

Boule de pus,

MAIME nous tu ?

———- 

 Lâche tes chevaux,

Écrase nos champignons,

Encule nos illusions,

Caresse nos perversions,

A nuls ne nous fions,

Quand de tes yeux fendus

Sourd la lumière crue,

De tes citrines

De gourgandine,

Émerveillée.

 ———-

 Je bois tes purulences,

M’enivre de tes offenses,

Défonce ton corps prostré.

 ———-

Le rostre dur et pur,

Dans la grotte obscure,

A parlé.

Obsidienne

Accouplée.

Hermaphrodite

Magnifié.

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 Diamant noir,

Et tourmaline.

ANTUNINA ET ANGHJULA-MARIA.

JJ.TRYSKELL

Crédit photo : J.J Tryskel.

—–

Les hommes avançaient en silence. Chacun connaissait sa trace, son poste. Depuis des années ils chassaient ensemble. Ghjilormu, debout sur un promontoire rocheux, attendait que passent les bêtes débusquées par les traqueurs. Ce montagnard robuste à la silhouette massive scrutait la lisière de la forêt, attentif aux craquements et autres bruits significatifs qui pourraient annoncer l’approche des sangliers en fuite.

Ghjilormu, patriarche bien connu, propriétaire terrien influent, ardent défenseur des traditions locales, n’était pas homme facile, sa voix comptait au village. Il vivait dans une grande vieille maison, propriété de la famille depuis que la Corse est Corse, autant dire depuis toujours.

Non loin de San Gavinu di Carbini, le minuscule village de Pacciunituli est le berceau de la famille Agostini d’après ce qu’en dit le vieux Petru U Cantonu, l’ancêtre, dont l’arrière grand père connut, selon son propre arrière grand père, mais il y a bien longtemps, avant que l’arrière grand père de l’arrière grand père soit, ne serait-ce que près d’être conçu, Gallochio Agostini qui fut de ceux qui posèrent les premières pierres de la première maison de lourd granit, de Pacciunituli.

Ghjilormu, lui, avait épousé, voici quelques décennies, Rosa-Linda la fille ainée de Dumè Agostini, descendant de Gallochio, et depuis lors, il s’était installé à Pacciunituli, jusqu’à en devenir le plus vieux propriétaire terrien en activité. Après bien des vicissitudes, à force de patience, Rosa- Linda et lui avaient enfin eu une fille, joliment prénommée Anghjula-Maria. Pour elle, il rêvait d’un beau mariage avec le fils d’un de ses amis. L’enfant détesta d’emblée la chasse. Quand son père, en tenue de battue, se dirigeait vers le râtelier pour décrocher son fusil, la petite se sauvait et refusait de l’embrasser.

L’enfant avait grandi sur les flancs des montagnes qui entourent le village. Autant ses parents étaient de teint mat et de cheveux noirs, autant Anghjula-Maria avait la peau blanche et la chevelure ensoleillée. Les enfants du coin disaient même, tant elle était blonde, que le soleil se cachait dans ses cheveux. C’était une cabrette vive et joyeuse, le bleu cinglant du ciel des cimes habitait ses prunelles, elle marchait peu, courait tout le temps, sautait de roche en roche, se glissait, souple et vive, entre les châtaigniers, les chênes verts et les pins laricci de la forêt d’Ospedale et galopait comme une fée des bois jusqu’au col d’Iddarata. Là, elle grimpait, poigne ferme et fesses légères, jusque dessus le plus gros des blocs de granit. Ce n’était pas n’importe quelle roche, c’était la sienne, du moins en avait-elle décidé ainsi. Elle lui avait donné un nom : Baluffu, et c’était dans le corps massif du granit qu’habitait le génie qui gouvernait la montagne, le col, les bois, toute la zone du village et les alentours, très loin, jusqu’à la mer. Elle ne se hissait jamais sur le rocher avant d’avoir, à voix basse, échangé des paroles mystérieuses, des sortes de roucoulements psalmodiés, doux et apaisants, avec le génie. Puis elle grimpait, s’asseyait sur le granit, chaud ou froid selon les saisons, et, le visage entre ses mains posées sur ses genoux couronnés, des heures durant, elle observait en silence la forêt qui coulait comme une eau verte jusqu’à la plaine tout en bas.

Entre eux, à voix basse, les villageois la disaient étrange, ce qui ne les empêchaient pas de l’aimer, car,  en toutes circonstances, elle était souriante, serviable et affectueuse. C’est ainsi, que spontanément, elle portait à bout de bras, tout en papotant gaiement, les sacs des grands mères essoufflées par la charge, le longs des ruelles pentues. Pas avec toutes, mais avec certaines qu’elle aimait plus que d’autres elle entrait dans les maisons, aidait à ranger les courses et partageait avec “i minani” limonade et gâteaux.

Antunina était sa préférée. Toute petite, sèche et noueuse, vêtue hiver comme été d’un tablier bleu à carreaux, son visage sévère, ridé comme une poire tapée, fendu de deux lèvres fines qui lui faisaient un bouche en forme de cicatrice grisâtre, n’avait rien d’avenant. Ses yeux, qui semblaient ne pas voir le monde, brillaient d’une lumière vive. Elle vivait seule, un peu à l’écart, dans une petite maison  de poupée, à la sortie du village. Antunina parlait peu mais aboyait souvent d’une voix rauque aux sonorités caverneuses, et personne ne répondait quand elle lâchait trois mots. Elle avait bien été mariée, son mari, “u banditu pastore” comme elle l’appelait, avait disparu un beau soir d’il y a fort longtemps et n’avait jamais reparu. Les anciens prétendaient qu’il se serait agit d’une sombre querelle à rebondissements multiples, dont “le bandit” aurait été la dernière victime. Son troupeau de chèvres s’était envolé lui aussi. Les jours de grand vent, le ciel bleu sombre roulait de gros nuages en meute. Quand le temps était à l’orage, l’azur prenait des teintes orangées, les nuages noircissaient en se rassemblant. Les quelques anciens, devisant sur la place du village, tenaient leurs chapeaux d’une main, et de l’autre pointaient le ciel menaçant. Les cumulo-nimbus gorgés d’eaux prêtes à tourner au déluge, éclairés par les premiers éclairs qui violaçaient les cimes avoisinantes, dessinaient sur l’écran du ciel noircissant de furtives silhouettes simiesques. A un moment ou à un autre, juste avant que s’ouvrent les ballasts célestes, l’un d’entre eux, le doigt tendu vers les cieux irascibles, se mettait à crier : ” Ghjuvan’Cameddu e iso capri” !!!! Alors tous, riant à pleurer, s’en allaient à l’abri du bistro tout proche, histoire de vider quelques canons de piquette, en attendant que les trombes cinglantes aient fini de laver le ciel. L’orage passé, le firmament devenait bleu, un bleu délavé, très clair et lumineux, mais cela ne durait pas, il revenait très vite au cobalt des ciels d’altitudes.

Ghjilormu fatiguait un peu. Rien ne bougeait sous les bois. De temps à autre, sous le poids des traqueurs, des branches mortes craquaient, les chiens, affolés par l’odeur des sangliers proches, geignaient par moment. Il commençait à s’ennuyer ferme. Une fraction de seconde, il crut apercevoir la silhouette de sa fille passer au galop entre les pins. Il tira par réflexe et cassa quelques branches. Sans doute avait-il somnolé un instant. Alors il se mit à faire les cents pas. pour chasser les fantômes. De l’une des poches de sa veste de chasse, il sortit une cigarette tordue, à demi vidée, qu’il regarda longuement avant de la porter à sa bouche. Elle pendit un moment, accrochée à sa lèvre inférieure, puis il la reprit pour la remettre en poche, mais le papier était collé. Il tira un bon coup et la peau fine craqua. Un filet de sang coula sur son menton soigneusement rasé. Ghjilormu s’essuya en soupirant. Sa lèvre continua à saigner. Faiblement mais continûment. Rien jamais n’y put faire. Le médecin eut beau prescrire ci, ça, et encore d’autres onguents, pilules et gélules. Sans résultat. Il s’y habitua. Cela dura, les gens le surnommèrent “U Fazzulettu”.

Bras grands ouverts, Anghjula-Maria s’efforçait de faire le tour d’un très gros vieux laricciu. En trois fois elle y parvint. Elle faisait ça quand elle montait à Iddarata. Elle en choisissait un, jamais le même, mais toujours un pin, à cause de l’odeur de la sève qui sourdait un peu partout des bourgeons et des blessures du tronc. Mais il fallait qu’il soit gros, solide, bourré d’énergie, des racines à la cime. Adossée au tronc, elle fermait les yeux, attendant qu’une chaleur subtile lui prenne les reins. Alors elle se confiait au conifère, lui racontait ses joies comme ses chagrins, puis chantonnait, une mélopée inventée, faite de sucre et de caresses. Une brise légère, fraîche, même par grande chaleur, lui caressait le visage, et le bruit complexe de la forêt lui répondait. Il n’y avait certes rien à comprendre, pourtant cela la soulageait, l’apaisait, il lui suffisait de s’ouvrir à l’incompréhensible pour que cela advienne. En grandissant, elle venait d’avoir quinze ans, ses perceptions subtiles s’affinaient. Assise, le dos appuyé contre l’arbre, elle posait ses mains nues sur le sol, sur l’herbe, les aiguilles, la mousse ou la terre nue – oui, surtout prendre la terre nue à pleine mains, voire, si possible, les y enfoncer – et cela décuplait ses sensations. Le contact avec l’énergie vitale dégagée par le tronc était si fort, si généreux, qu’elle croyait par instants ne plus toucher le sol ! A plusieurs reprises elle manquait défaillir quelques secondes. Quand elle se relevait, la terre vibrait, ses perceptions étaient modifiées. Pendant quelques minutes, elle voyait le monde en infra rouge, elle entendait, mais un peu seulement, les vibrations douces de l’inaudible. La faune ne se cachait plus. Parfois même, elle gardait de ces moments vertigineux, le souvenir éblouissant de véritables assemblées d’animaux qui l’entouraient en silence.

Antunina initiait Anghjula-Maria à de petites activités. Elles cuisinaient, cousaient ensemble, faisaient mille choses. Un après midi d’hiver, la neige tombait en flocons épais sur le village, la vieille dame, sanglée dans son tablier, prépara une étrange mixture. Elle broya et mélangea, force racines pilées et herbes fraîches diverses, dans un bol de pierre rempli à demi d’eau chaude, puis y ajouta une louche d’acqua vita, une tasse de farine brune et quelques baies de couleur. Quand la pâte verte, onctueuse et crémeuse, longuement malaxée, devint lisse et brillante, elle marmonna à voix basse, penchée au-dessus du récipient de granit, une longue litanie mélodieuse, dans une langue inconnue que la jeune femme ne comprit pas, mais qu’elle prit pour la langue des fées. Toutes les deux en avalèrent une bonne cuillerée. Quand Anghjula-Maria se réveilla, elle découvrit, qui la regardait de ses grands yeux de jade vert d’eau, une jeune femme brune au teint mat et à la chevelure aile de corbeau. Celle-ci avait le visage dur, mais dans son regard brillait une grande douceur compréhensive. La maison d’Antunina avait disparu. Toutes deux se trouvaient au profond de la forêt d’Ospedale, assises, face à face, sur un tapis d’aiguilles sèches. Tout était parfaitement silencieux et baignait dans une lumière vive, à l’opalescence chaude et rassurante qui pulsait lentement. La jeune femme brune parlait, ses lèvres formaient des mots silencieux, qu’Anghjula-Maria entendait pourtant, mais ne comprenait pas. C’était une musique informe, sans les respirations habituelles qui fragmentent les langues humaines. C’était comme le gazouillis cristallin des ruisselets de montagne, avant qu’ils ne tonitruent de leur voix de torrents fougueux. C’était si beau, si nourrissant, si plein d’amour calme et évident, que la jeune fille pleura des larmes de joie, des grappes de pleurs, sucrées comme les raisins mûrs de la mi-septembre. La création la possédait et lui enseignait ses secrets.

Antunina mourut subitement quelques jours après. Un matin d’hiver, sous un ciel de glace aveuglant, Anghjula-Maria la trouva, appuyée à un vieux chêne vert. Resplendissante, les joues rouges et les lèvres roses, elle souriait à l’invisible. Autour d’elle, mortes, rassemblées en cercles concentriques sur l’herbe gelée, autour d’Antunina, des centaines de chauve souris venues dont on sait d’où, d’autres, vivantes elles, accrochées en grappes, les ailes repliées, aux arbres alentour,  semblaient attendre qu’on la découvrit. Personne ne s’étonna. Ce n’était pas la première fois que l’étrange visitait la montagne, mais on n’en parlait pas. Quand Anghjula-Maria, belle comme l’amour, s’installa dans la maison de la vieille, les garçons du coin comprirent et soupirèrent. A son tour elle revêtit le tablier bleu, et s’employa patiemment à vieillir en silence. Il paraît que la nuit, parfois, les chasseurs à l’affût l’entraperçoivent furtivement dans la forêt d’Ospedale.

A l’instant où Anghjula-Maria prit possession de la maison d’Antunina, la lèvre de Ghjilormu cessa de saigner. Il n’alla plus à la chasse. Ni lui ni sa femme ne se remirent jamais du départ de leur fille. Une nuit, abandonnant leur maison, ils quittèrent le village sans rien emporter. On ne les revit nulle part, ni sur l’Île ni ailleurs.

ALLONS PAR QUATRE CHEMINS.

Quand la De fait son Aztèque.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Étrangement ils me sourient, et leurs médailles

Épinglées aux poitrails de leurs destriers –

 Le sang coule sur leurs flancs – battent et se chamaillent.

Tous les fiers chevaliers aux yeux exorbités.

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Allons par quatre chemins qui ne mènent à rien,

Voir si mal ce qui palpite au fond des âmes,

Cueillir les fleurs béantes des jardins disparus,

Boire à la source impure des géants et des nains,

Recommencer – que cela ne cesse – encore,

Toujours, de l’aube au creux des nuits de seiche,

Quand Zemon, apuré, se bat contre les ombres,

Les siennes, les miennes et celles des terres

Foulées, meurtries,par les guêtres et les êtres,

Les quatre chemins des destins, moins que rien.

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Du bien haut des cieux que rien ne retient,

Tombent en grappes molles les âmes en essaim,

Abeilles aux corps légers, vibrations de cristal,

Nul ne voit jamais ; ils ne pensent qu’à dévorer

Les petits hommes outrés, poudrés, enflés, comme

Les blés couchés sous les orages, si violents

Que les femmes accouchent, douleurs des morts-enfants.

Mais au-dessus des colères en épaisses coulées,

Au cœur rouge de la terre, au fond des enfers,

Tout là-haut, près des dieux, des anges et des heureux,

Se rejoignent bien au-delà, seins ennuagés,

Courbes délicieuses, la douceur des peaux,

Les ombres cachées, creux de l’aine, boules de vie,

Lumières voilées des amours tendres dévadorées.

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Amandes douces, le jus coule sur la mousse,

Quartiers tranchés, cols coupés, zeste de rousse,

Tissus au vent, zéphyrs marins, dansent les reins,

Caps venteux, détroits ombreux, foutre de roi,

Là, sur les draps brodés, des corps comme du lait,

Enlacés, emmêlés, serpents, écailles dorées,

Le soleil a passé, de l’aube aux yeux fermés.

–—

Tout est faux qui tranche tout ce qui sonne vrai,

Viens t-en là, toi, et traverse en riant les rais

Des soleils éteints sur nos vies dépassées …