Littinéraires viniques » OLIVIER

ACHILLE ET LE SANG DE SOPHIE …

Odilon Redon. Le rêve. Odilon Redon. Le rêve.

 

Le lendemain de cette étrange nuit Sophie ne parut pas …

Dans leur casemate les blouses blanches s’agitaient plus qu’à l’ordinaire et tiraient des gueules d’enterrement. Sur le coup de onze heures Achille rentrait épuisé comme à l’accoutumée de sa longue course dans le parc, quand le grand patron (celui qui l’avait autorisé à courir contre l’avis des soignants du pavillon) se pointa. Marie Madeleine l’attendait dans l’entrée. Têtes basses et visages tendu, ils s’isolèrent illico dans le bureau de la belle Irlandaise. Cet événement électrisa l’atmosphère. On n’avait jamais vu les psys traverser la pièce commune comme ça, sans un geste, un bonjour, un petit mot pour l’un, un sourire pour l’autre. Rien de plus déstabilisant pour les pensionnaires du « C » qu’une entorse au rituel. Et qu’elle soit le fait des « psys », ces très chers et indispensables chefs-pères-mères-prescripteurs-confidents-infantilisants, accentuait gravement le malaise qui gagnait. Élisabeth se traînait, pauvre trotte-menu, d’un bout à l’autre du bâtiment, ouvrant et refermant nerveusement son vieux baise-en-ville rouge, cherchait de droite à gauche une infirmière disponible, ne demandait plus ses clopes inlassablement et pire ne psalmodiait même plus à voix basse son incompréhensible mantra. Sur le banc qui jouxtait le bureau des soignants beaucoup s’étaient serrés bras liés, à douze pour huit places, comme des hirondelles sous la pluie.

En face dans le bocal, derrière la baie vitrée, Olivier hagard et humide se collait de tout son corps à la vitre, mains et pieds écartés, moitié Saint Sébastien au martyr, moitié sangsue. Ses mains grasses et sales qui s’agitaient convulsivement, ses grosses lèvres baveuses écrasées comme deux limaces accouplées, son ventre énorme sur le point d’exploser et son gros nombril creux prêt à lâcher des flots de merde, finissaient d’apparenter la scène à l’Enfer de Bosch. Même ses gros yeux globuleux exorbités touchaient la vitre, Olivier poussait et le verre tremblait. Il parlait à même la baie et ses borborygmes se noyaient dans un flot de salive épaisse échappé de ses lèvres qui descendait en ondulant vers le sol comme un escargot gluant. Au bout d’un moment il se mit à naviguer d’un bout à l’autre de la paroi de verre, ses dents crissaient, la vitre devenait de plus en grasse, la bave s’étirait en filets sales se mélangeant à la crasse et à la sueur. Puis il se mit à bramer d’une voix rauque, sinistre, graillonneuse comme un râle de mort, un beuglement qui n’en finissait pas. Pour finir il pissa abondamment dans son caleçon fripé, l’urine coulait le long de ses jambes en dessinant un delta odorant qui décrassait le bas de la vitre. Achille hypnotisé, le cœur au bord des dents, les sens bouleversés, regardait les cris et entendait la scène, il ne voyait plus distinctement, tout se mélangeait dans sa tête. Élisabeth s’était adossée à la baie, le visage d’Olivier s’était immobilisé au dessus d’elle au milieu d’une bouillasse opaque, ses deux grandes pattes écartées de chaque côté de sa tête comme s’il allait l’écrabouiller. Derrière la pâte marronnasse on ne distinguait même plus les reliefs du bocal.

Dans la salle des soignants les infirmières agglutinées n’avaient rien vu.

Achille finit par s’asseoir, ses jambes flageolaient, son corps ne voulait plus le porter et lui accaparait l’esprit, le protégeant ainsi de la culpabilité sourde qui commençait à le tarauder. Le repas défit le groupe qui s’éparpilla jusqu’au restaurant pour oublier, tous trop occupés désormais à bâfrer comme des chancres. Après le repas, Achille qui ne se sentait pas très bien s’arrangea pour isoler un instant Ondine de ses collègues. Et il apprit ce qu’il savait déjà. Confusément. Sophie, juste après l’avoir quitté, s’était déchiré les poignets. On l’avait évacuée discrètement, en pleine nuit. «Ne vous inquiétez pas» ajouta Ondine, «elle va bien». Obsédé Achille revivait la nuit précédente, ce moment de douceur et de sauvagerie tendre qu’elle lui avait offert ? Il s’en voulait beaucoup de n’avoir rien compris, d’avoir confondu offrande et désespoir. Sous l’os de son crâne lourd l’araignée grossissait, lui dévorait le cervelet, il entendait le bruit répugnant de ses mandibules au travail et ses cris gras de plaisir. Alors Achille s’en fut courir dans le parc. Il tourna toute l’après-midi, l’araignée contrairement à l’habitude s’accrochait et résistait à l’afflux des hormones. Oscar ne se montrait pas. A la nuit tombante deux infirmiers l’interceptèrent et le traînèrent presque de force jusqu’au pavillon. Une douche sous surveillance. Double dose de cachetons. Nuit noire.

Même l’araignée anesthésiée s’est tue.

Au dessus de la route qui mène au port Achille vole comme on nage le crawl. A grandes brassées il fend l’air, file au ras du sol, remonte, virevolte, la brise chaude de la mer proche l’apaise. Il rêve. Les distances et le temps, sont abolis, il revoit La Calle le village de son adolescence et plane sur les paysages de ses insouciances. Par flashes des images de chairs sanguinolentes perturbent son vol paisible mais d’un battement de palme il accélère, les efface et repart. Mais elles reviennent de plus en plus souvent pour s’imposer finalement et rougir la mer, elle enfle sous le vent qui s’est brutalement levé. Achille n’avance plus, le vent mauvais le chahute, les paysages s’assombrissent jusqu’à ce qu’il se retrouve à patauger dans la glaise gluante sous une pluie froide dans un champs désert. Il bascule dans le cauchemar, la terre collante l’alourdit, l’avale lentement, chaque pas est un calvaire, l’averse devient si forte qu’elle blanchit le paysage désolé, reliefs et horizon disparaissent. Achille à bout de force abandonne, dans un bruit de succion atroce le sol l’engloutit. La boue l’aspire toujours plus jusqu’au fin fond des entrailles de la terre. Il traverse roches, nappes d’eaux et caillasses meurtrières sans effort, jusqu’à se retrouver au plein centre du cœur en fusion de la planète. L’or liquide l’entoure sans le consumer, il nage cette fois par le seul effet de sa volonté, à nouveau son esprit se calme. Mais le magma gonfle soudainement et l’expulse violemment. Achille déboussolé, endolori, surprit par ces brusques revirements a fermé les yeux et s’est recroquevillé sur lui même. Sous ses paupières des étincelles multicolores crépitent, le souffle court il gémit, il lui semble rouler sur un toboggan caillouteux qui lui rabote la peau. Au bout de la pente il tombe à l’eau comme une pierre lourde et s’enfonce dans la mer. Continuant à nager au milieu d’une forêt d’algues molles agitées lentement par de violents courants qu’il ne sent pas, Achille ondoie dans les eaux tropicales, traverse des bancs de poissons multicolores, croise de grandes tortues vertes qui le regardent de leurs yeux globuleux. Entre ses jambes ondulent d’interminables serpents annelés, le long de vertigineux tombants des gorgones rouges déploient leurs éventails, une colonne de langoustes en procession se déplace entre les coraux. Il respire profondément et le silence cliquetant de la mer l’apaise. Il ne sait plus qu’il rêve quand un dauphin au corps fuselé apparaît. L’animal tourne autour de lui jusqu’à presque le toucher. Son regard vif le fixe, il fonce droit devant, pirouette, revient jusqu’à lui et repart. Achille comprend qu’il l’invite à le suivre.

Ensemble ils traversent de grandes plaines sablonneuses ridées par les courants, se faufilent entre de hautes colonnes de coraux qui montent vers la surface comme autant de gratte-ciels baroques, ils survolent des épaves anciennes colonisées par le peuple grouillant des mers, des cathédrales de rouille figées pour l’éternité. L’eau est d’un bleu cristallin que les rayons diffractés du soleil animent d’ombres mouvantes et de lumières aveuglantes. Soudain, au détour d’un pylône de calcaire gigantesque qu’habitent de grosses murènes tachetées aux gueules jaunes largement ouvertes, par un effet conjugué des puissants courants, l’eau se brouille, la visibilité baisse, le sable tourbillonnant mange la lumière et devant lui danse, à peine visible, la silhouette blanche de Sophie dans une longue robe translucide qui souligne ses formes parfaites. Éberlué, le souffle court, Achille s’approche. Des myriades de minuscules poissons translucides aux teintes électriques l’entourent. Ses yeux sont clos, elle sourit à demi ; sous les pansements qui bandent ses poignets sourd un sang écarlate, un sang artériel qui se dilue autour des poissons bleus aux ventres d’albâtre comme autant d’écailles rutilantes sur l’opalescence éclatante de sa robe hyaline. L’image fugace d’Isadora Duncan dansant lui vient à l’esprit, le chagrin le submerge, il suffoque et se réveille en sursaut.

Dans la nuit noire sa tête cogne comme un bourdon sous le battant.

Le lendemain Sophie est revenue, pâle comme Ophélie. Sur son visage exsangue flotte un sourire tremblant. Achille en la voyant s’est tu. Elle lui a souri. Son regard s’est éclairé comme un lagon sous le soleil …Cette nuit il fait plus noir que jais – une nuit fuligineuse – la lune a déserté le ciel d’occident, les nuages funèbres roulent en masses furieuses sous le noroît qui siffle en rafales aiguës. L’hiver pluvieux a enchâssé la ville dans ses rideaux de pluie. Il revient de son voyage dans le passé et peine à ouvrir les yeux. Le fantôme de Sophie se dissout lentement et l’aigue-marine de ses yeux pâlit enfin. Le rubis grenat rutile dans son écrin de cristal fin. Le temps n’a pas marqué la robe du vin dont le disque paisible rosit à peine sur ses bords. Ce vin des riches terres de Gevrey-Chambertin va le revigorer, il le sait et ce premier cru «Les Goulots» 2003 du Domaine Fourrier le réchauffe déjà. Les parfums de ce jus dense depuis longtemps emprisonnés débordent du verre et jouent avec ses narines. En cavalcade, des touches de framboises mûres, de fruits rouges à l’eau de vie, de cerises juteuses, le ravissent. Puis leur succèdent des notes empyreumatiques, la muscade, la terre humide, les sous bois, le cuir gras et la girofle. Un nez fondu, complexe. Que l’avalée, affamée par ces souvenirs harassants, confirme quand le vin lui emplit le gueuloir de sa matière conséquente, elle enfle sur la langue, roule et libère un flot de fruits rouges mûrs enrobés dans les mêmes épices qui lui ont charmé le nez ! Le vin ne faiblit pas, glisse dans sa gorge en lui laissant en bouche sa trame de tannins fins parfaitement polis. Le souvenir du vin dure et perdure quand les épices, les fruits et la réglisse, refusent obstinément de le quitter, tout comme le souvenir lointain de Sophie qui danse et s’enroule aux lianes marines sous les eaux troubles agitées par les courants …

 

EDÉMOVASTITÉECONE.

ACHILLE SOUS LES FOUDRES DE L’ARCHANGE MICKAËL …

Klimt. Women Friends.

 

Tous les vendredis matin c’était branle-bas de combat.

Pour les barjos, les déglingués et les dépressifs qui ne branlaient rien de la semaine hors leurs trois séances de boustifaille par jour, c’était fête. Pour Achille qui aimait à courir au vent tous les matins, c’était galère. Depuis que le Patron de l’institut lui avait donné feu vert il ne s’en privait pas. Et souriait insolemment aux poules blanches. Tous les jours, par pluie, neige ou soleil, il s’en allait galoper par les sentiers herbeux du parc histoire d’emmerder l’araignée qui lui bouffait plus la tête que les semelles de ses pompes de course. Il n’aimait rien tant que sentir son corps expulser les molécules d’anxiolytiques, d’antidépresseurs et autres miasmes à ne plus pouvoir ressentir en rond dont on le gavait chaque jour. Il avait beau en cracher moitié dans les chiottes,, il en avalait suffisamment pour nager dans le coton toute la journée. Alors il luttait à sa façon, instinctivement, histoire de profiter un peu de ses souffrances.

Et puis il y avait Octave ! Plus Achille tournait entre les troncs tordus du Parc, souffle court et cœur en joie, plus l’écureuil s’habituait à lui. Achille l’apercevait au loin, le cul assis sur ses rondins et son poil roux comme une tâche de vie sur le paysage monochrome d’hiver. Sa queue en panache, largement étalée, drue et touffue, balançait au dessus de sa petite gueule pointue comme une chapka naturelle. Ses yeux de jais ne le quittaient pas tandis qu’il approchait ; il ne bougeait même plus, il croquait un gland mûr qu’il déchiquetait à petits coups de dents aiguës en regardant passer cet étrange bipède aux naseaux fumants. Les jours passaient et la bestiole s’enhardissait, continuant à disparaître au passage d’Achille pour réapparaître épisodiquement à d’autres endroits du parc. Comme s’il connaissait par cœur le circuit. L’animal était d’une étonnante vivacité, il se matérialisait d’un coup comme ça, instantanément et disparaissait aussi vite. Chaque jour Achille lui criait «Lâche donc ce gland et bouffe plutôt cette salope d’araignée qui me ronge la cervelle !». Un matin, l’écureuil ne se montra pas. Achille eut beau tourner et revenir encore, puis encore, pas d’Octave. Épuisé, car il avait couru trois fois plus qu’à l’habitude, Achille à bout de souffle fit quand même un dernier tour de parc. Toujours pas d’Octave assis sur son tas de bûches habituel ; Achille avait beau hurler en silence, il ne semblait pas décidé à pousser le bout de son museau entre les branches. «Allez Octave, dis moi bonjour, fais pas le con, amène toi petit gars j’ai besoin de toi !» criait Achille du bout saignant de son cœur abandonné, quand il l’aperçut au milieu du chemin, les deux pattes croisées sur son ventre duveteux, comme s’il daignait. Achille crut même le voir, content de sa farce, ricaner sous sa moustache. Octave ne cilla même pas quand il le frôla puis Achille le retrouva devant lui, qui le précédait, filant sans effort apparent plusieurs secondes interminables jusqu’à ce qu’il place une accélération foudroyante et s’évanouisse dans les feuilles mortes. L’araignée sous son crâne ne moufta pas.

Adoncques c’était un Vendredi d’octobre 1988.

Et Achille était en retard à la réunion. Les pensionnaires affalés sur les fauteuils et les divans, comme des graisses molles et pâles tranchaient sur les tons marronnasses du Bocal. Au centre de la pièce Marie-Madeleine en majesté vêtue de laines vertes qui se pâmaient sur les renflements appétissants de son corps désirable trônait dans ses bas écarlates. Ses cheveux rubigineux tressés autour de sa tête la couronnaient et dégageaient la ligne pure de son cou dont la peau de lait satinée en hypnotisait plus d’un. Il rêvait de butiner au hasard entre ses émouvantes éphélides. Dans ses rêves nocturnes souvent, comme un chaton gourmand il lapait à petits coups de langue assoiffés cette peau de crème onctueuse et sucrée. Elle avait les genoux serrés et les mains posés sur ses cuisses comme l’enfant sage qu’elle n’était plus. Tout le monde somnolait plus ou moins, selon les poisons administrés, seul Achille la regardait béatement. Enfin non, pour dire vrai Olivier se malaxait la braguette convulsivement en faisant d’infâmes bruits de bouche dont personne ne se souciait. Les blouses blanches assises sur leurs culs généreux s’étaient stratégiquement installées au quatre coins de la pièce ronde histoire de contrôler les débats. Achille pensa aux tableaux de Giorgio de Chirico et se mit à rire. Ça ronronnait gentiment, les infirmières souriaient aux doléances, la bouffe était trop, la bouffe était pas assez, l’eau était trop chaude, trop tiède. Bref ça roulait tout cool mou.

C’est alors qu’Olivier s’est levé en hurlant.

Les yeux exorbités levés au plafond, il menaçait du doigt les forces obscures qui, bavait-il, menaçaient de nous infester. Il tournait sur lui-même et criait des mots rugueux dans une langue inconnue. Ses grandes serres, ongles et doigts crochus tâchés de nicotine jusqu’à la paume, volaient, s’ouvraient en menaçant puis se fermaient, apeurées. Ses longues ailes maigres battaient en tous sens.

Il n’avait pas trente ans et passait le plus noir de ses journées à fumer dans le bocal, ses grands yeux noisettes traversaient les êtres sans les voir, il conversait avec des aliens menaçants venus des mondes invisibles qu’il était seul à connaître. Olivier ne bougeait presque jamais et ne sortait du pavillon qu’à l’heure des repas entre deux infirmières vigilantes. Sous ses cheveux de broussaille bouclée ses gros yeux affolés bougeaient et surveillaient alentour. Ses épaules étroites, repliées sur des bras de sauterelle, surmontaient une énorme barrique tendue sous un tee-shirt toujours humide qui laissait à découvert un gros nombril poilu. D’une main il portait à sa bouche aux commissures croûtées de goudron sa cigarette, brûlante tant il pompait dur ; de l’autre, de ses ongles longs farcis de crasse noire, il se grattait la tête au sang pour croquer les croûtes qu’il détachait à petits coups de griffes expertes. Olivier était franchement repoussant, il sentait la bauge, les excréments secs et l’urine chaude. Rien n’y faisait, ni les douches, ni les habits propres, ni les fourmis nettoyeuses en blouses bleues qui récuraient sa tanière tous les deux jours pour sortir en cachette à l’heure du repas de grandes poubelles de linge sale et de déjections diverses. Souvent il fallait changer son matelas et désinfecter sa chambre.

Or donc bis, Olivier, au milieu de la troupe pétrifiée, éructait et crachait sa haine, le visage révulsé et la lippe sauvage. Les quatorze autres détraqués hurlaient de peur, les infirmières sidérées n’osaient bouger, Marie Madeleine réfugiée contre un mur susurrait des mots d’apaisement qu’il n’entendait pas. Derrière la baie qui couvrait la moité de la pièce le soleil brillait entre les nuages. Achille lui faisait face, à demi aveuglé par la lumière blanche de ce soleil d’hiver et les rayons stroboscopés séquençaient ce spectacle en noir et blanc. Olivier avec qui il entretenait de longues conversations à sens unique ne l’effrayait pas. Il lui semblait même parfois comprendre le sens caché de son langage étrange et les paquets de consonnes gutturales, qui succédaient sans raison apparente aux flots serrés de voyelles sucrées, lui parlaient de haine, de tristesse et d’amour. Olivier, comme l’Archange Mickaël jadis, voulait seulement les protéger des foudres du dragon. Alors Élisabeth s’est levée, sans crainte elle a traversé le vide qui s’était creusé autour du tonitruant, l’a entouré de ses bras qui ne lui arrivaient qu’à la taille et a murmuré ces mots qui ont pourtant couvert le tumulte, «Olivier mon chéri, t’as pas une cigarette ?». Olivier a baissé la tête, égaré comme s’il revenait d’ailleurs, calmé d’un coup, puis s’est mis a chantonner doucement avant de se rasseoir. Élisabeth s’est pelotonnée contre son gros bide.

Quelques anges à moitié déplumés ont traversé la pièce

Et la réunion a fait un bide.

Les blouses blanches ont battu en retraite,

Encadrant Marie Madeleine.

Élisabeth a ramassé les clopes

Que tous lui ont tendus.

Dans la nuit épaisse les notes lourdes qu’égrène le clocher proche ont tiré Achille l’écarquillé de sa torpeur. Il remonte à grand peine du passé et le regard épouvanté d’Olivier lui brouille encore le fond de l’œil. Alors il s’accroche au lac rouge moiré de rose et d’orangé du vin du Domaine Rapet père et fils, ce Corton-Pougets 1999 qui brille doucement sous la lampe. Un vin à rompre les sortilèges espère t-il, qui lui rendra son présent et gommera un temps les vieilles terreurs. Putain de vie, putain de terreur, putain d’araignée !!! Et la pivoine rouge qui lui offre ses fragrances délicates au premier nez l’emmène aussitôt au temps des courses folles de l’enfance dans les jardins fleuris de tous ses printemps disparus. Sur les arbres au soleil il lui semble cueillir les cerises mûres de juin, dans les souks surchauffés, sous le soleil ardent du Maghreb perdu, les grands sacs d’épices douces embaument. Puis vient l’automne humide des champignons naissants, le temps de l’humus gras des sous bois trempés, le souvenir du cuir frais des selles ouvragées que portaient les pur-sang au temps des fantasia, quand la poussière volait sous leurs sabots cirés. Enfin les notes sèches des bâtons de réglisse en bottes alignées sur l’étal des marchands surgissent de sa mémoire que le vin libère. La caresse du jus, douce comme la main d’une femme, inonde sa bouche de cerises mûres croquantes, d’épices fondues, la matière riche enfle, roule et tournoie longuement, s’allonge sans faillir, pour déposer sur ses papilles turgescentes le fin tapis de ses tannins fondus. Il rouvre les yeux quand le vin longuement s’étale, bien après la bascule, plus frais qu’un jus de l’année et la réglisse persiste et le sel léger qui lui poudre les lèvres lui rappelle les neiges sur la colline de Corton certains hivers…

Silencieux,

Achille joue avec le noyau de cerise

Qui ne le quitte pas

Et lui laisse bouche propre.

ECOMMOBLÉETICONE.

ACHILLE ET LA CHANSON D’ÉLISABETH …

Chaïm Soutine. Woman in red.

 

Le ponte l’a reconduit jusqu’à la porte du bureau.

Achille n’a rien trouvé à répondre lorsqu’il lui a dit en guise d’au revoir, «nous nous reverrons». En secret il a pensé «T’as bien bonjour d’Achille» mais n’a pas osé. Il s’est réfugié dans la bibliothèque de l’Institut, immense, sévère, au mobilier désuet, un peu scolaire, pour errer au petit bonheur la chance, regard aveugle, en sillonnant entre les rayonnages chargés de bouquins disparates. A marcher comme un automate il a fini par se réveiller un peu. Devant la section «Romans policiers». Comme s’il avait besoin de plonger dans les horreurs imaginées pour oublier les siennes. Plus ça saigne – plus il tremble – plus l’araignée se tait. Il va bien falloir qu’il jette un œil dans ses noirceurs à lui mais rien ne presse. Instinctivement,il a d’abord besoin de voyager un peu en chambre, immobile, en sécurité dans les cauchemars des autres ; il a soif de sang, de putréfactions, de turpitudes, d’abjections, de meurtres affreux, de pénétrer les esprits torturés et les frissons de papier. L’institut Marcel Ruisseau est géré par la NHFO, c’est un repaire de profs et assimilés en déshérence. Cette bibliothèque sent le bon élève bien coiffé. Ses rayons sont truffés de doctes ouvrages. On y croise les œuvres des grands pédagogues, romanciers, historiens, syndicalistes, théoriciens, philosophes, sociologues, psychologues, psychanalystes, psychiatres … auteurs de tous ordres, siècles et obédiences. Achille les fuit comme peste bubonique, il en a lu beaucoup, ils lui rappellent l’université et la naphtaline. Sans qu’il sache pourquoi ces milliers de pages l’étouffent, les relents poussiéreux qui flottent dans l’air confiné déclenchent chez lui des poussées nauséeuses, des éternuements violents, une toux sèche qui n’en finit plus de lui arracher les poumons. Très vite il sent monter du fond ses abîmes une vague glaciale de colère, une rage de stuc, sans objet, terrorisante. Assis dans un recoin, caché à la vue des zombis errants qui traînent les pattes dans les allées, il attend que son pouls se calme. L’araignée à la bouche saignante le regarde de ses yeux pers sans paupières, immenses, aux sclérotiques injectées de pourpre qui battent au rythme de son propre pouls. La bête gigantesque bave et ses mandibules font un bruit dégoûtant d’os broyés et de chairs écrasées. Dans ces moments de total effroi, Achille ouvre les yeux pour ne plus voir tandis que les pattes poilues du monstre s’accrochent à ses paupières pour les lui fermer. «Courir, il faut courir» se dit-il cloué sur sa chaise. Alors, au prix d’un gros effort exténuant il s’arrache et file vers la sortie, les quelques tomes de Stephen King lui échappent, il les ramasse en bousculant tout le monde, claque la porte et fonce à fond les manivelles. L’air froid le fouette, le rythme lui revient, son cœur paradoxalement se calme, il lui semble voler, et l’araignée recule pour se terrer à nouveau dans le fond de son crâne. Bientôt elle n’est plus là, elle n’est plus qu’un point minuscule, son chant devient inaudible et les abysses se referment. Comme un fou il s’engouffre dans le pavillon, bouscule une blouse blanche et claque la porte de sa chambre pour se ruer l’instant d’après dans les douches. L’eau chaude le brûle comme il aime, l’araignée crie sa rage, il entend crépiter sa chitine, fondre ses pattes et ses yeux exploser. L’eau lui ébouillante la tête longtemps. Quand il croit voir disparaître dans le fond du bac le dernier des débris purulents, il se relève, traverse le couloir, nu et dégoulinant, pour s’enfermer dans sa cellule.

Convocation immédiate dans le local des infirmières. Ondine n’est pas là, dommage, il lui aurait un peu expliqué. Les autres qu’il perçoit comme un tas indistinct de plumes agitées piaillent comme un chœur antique «Il ne FAUT pas, on ne PEUT pas, on ne DOIT pas, il est INTERDIT de se balader à poil dans le couloir, même pour le traverser d’une porte à l’autre !!!» Achille leur cloue le bec en répondant à voix basse «Mais je suis beau». Arrêt sur image, fin d’émission. Silence. L’infirmière-chef se reprend et lui intime à voix sèche, d’attendre un moment sur le banc dans le couloir. «On vous rappellera» crache t-elle, ailes écartées et jabot écarlate. Depuis peu Achille baisse la tête quand on lui parle et surveille la gorge de ses interlocutrices. Quand leurs peaux se piquent de plaques rouge foncé, il est content de les avoir déstabilisées les soi-disant pros des dingues.

Achille s’est assis sur le banc recouvert de moleskine brune, craquelée par des années de croupions patients. Des fesses de toutes sortes, jeunes ou vieilles, rondes ou maigrelettes, tendres ou rassies ; il imagine les visages qui ont défilé sur ce banc et leur imagine des fesses, des pommes, des poires, juteuses ou blettes, roses ou variqueuses. Tout un bestiaire de culs affligés. Ce banc près de l’entrée du pavillon est agréable, il s’y sent bien. Adossé au mur râpé il regarde s’agiter les infirmières affairées et les échines voûtées des deux tourmentés aux regards flous qui fixent au travers de la porte vitrée l’au-dehors, comme des cariatides inutiles. Le temps passe, son attention vacille et ses yeux se ferment. Une voix faible, rauque et bafouillante, le ramène à la lumière. Elisabeth est là, tête appuyée sur son épaule qui marmonne doucement en boucle «Monsieur Achille, t’as pas une cigarette ?». Elle a bien passé les soixante dix ans la minuscule et en paraît plus de quatre vingt dix. Elisabeth «loge» au pavillon depuis des lustres. Personne ne sait au juste quand elle est apparue. Elle hante les couloirs, ne sort jamais et passe ses jours enfermée dans le bocal à griller des clopes, recroquevillée dans un fauteuil. Elle est sèche, fumée comme un saumon oublié, tout le monde l’évite sauf Achille qui l’a prise en «amipitié». La voir mendier son tabac l’indigne. Les infirmières, gardiennes du temple, l’ont contingentée ; dix clopes par jour, une par une, à la demande. Elisabeth s’en fout sauf qu’elle en fumerait bien soixante par jour. Achille prend sa défense, s’insurge pour elle, assiège les infirmières, cherche à les convaincre au nom de la liberté, de la dignité et «blablabla bla …» répondent-elles toutes heureuses de lui clouer pour une fois le clapet ! Il n’est pas encore midi Elisabeth a grillé son quota depuis plus d’une heure. Alors là c’est un enfer de plus, et sa pauvre tête folle ne comprend pas. Elle geint, cherche partout de quoi fumer en vidant tous les cendriers, chaparde des mégots qu’elle rallume à se cramer les moustaches. Elle empeste le tabac froid et le goudron mais Achille ne recule pas, passe un bras autour de ses épaules si maigres. Aussitôt elle se met à roucouler doucement ; A l’infini, comme un mantra elle répète d’une voix larmoyante «Monsieur Achille, t’es gentil toi, t’as pas … ?». Entre ses bras filiformes elle serre son sac à trésor, un vieux baise-en-ville fatigué rouge crasseux dont la poignée rafistolée tient à peine. C’est à lui qu’elle parle plus qu’à Achille. Elle l’ouvre en douce l’œil aux aguets et personne ne sait ce qu’elle y cache. Autour du cou un boa noir s’entortille sous son visage grisâtre, émacié, à la peau fine ridée comme une mer sous la brise. On ne voit que ses yeux immenses de jais éclatant au regard sans lumière tourné vers l’intérieur. Un trait de charbon coulant les souligne et lui mange un peu de ses joues convexes qui s’affaissent en plis épais sur ses grosses lèvres molles mouillées, plus rouges qu’une flaque de sang frais. Parfois, elle lui parle de son père qui va venir la chercher, de son frère qui fait «Polytecheniche» mais très vite, baissant la voix, elle retourne à ses vibrations qui ne sont pas les nôtres. Achille se tait, lui caresse l’épaule du bout des doigts, baisse la tête vers elle et s’enivre du langage des anges … Une suite de consonnes chuintantes, chuchotées, psalmodiées, rythmées et cadencées qui reviennent en boucle enrichies de quelques variantes ou ornements ajoutés. C’est doux, c’est beau, c’est mystérieux. Pour Achille seulement elle entrebâille la porte de son monde. Cela dure un temps puis elle se redresse d’un coup, le manque la fouaille, elle grimace de douleur, ses mains tremblent, miment le geste, implorent, personne et le ciel à la fois.

Dans la main de la vieille enfant

Achille a glissé un paquet neuf.

Un beau paquet rouge

Qu’il n’achète que pour elle …

Dans le brouillard du bocal, les deux mains écartées sur la vitre sale, les yeux exorbités d’Olivier les regardent. A la commissure de ses lèvres entrouvertes un mince filet gluant pendouille …

Dans le ventre du verre immobile, le profond grenat de la robe obscure du Château Bel-Air la Royère 2004 en A.O.C Blaye-Côtes-de-Bordeaux brille doucement sous la lumière dorée de la lampe au cœur de la nuit calme. Sur les bords éclairés du disque le rose foncé le dispute lentement aux ombres violines qui semblent résister au temps. Achille le désaxé hésite lui aussi à revenir au présent. Sa conscience balance entre les ombres délétères de son passé douloureux et le désir de céder à l’appel parfumé de ce jus pour s’enivrer de ses eaux, pour lui croquer le cœur. Pour oublier l’odeur doucereuse de la folie, de peur d’y retomber. Le souvenir d’Élisabeth peine à se dissoudre et le visage d’Olivier ne le quitte pas. Devant ses yeux l’écran de sa boite à pixels scintille ; il s’accroche aux mots qu’il vient d’écrire, comme s’ils pouvaient l’aider à se séparer de ces fantômes, ces temps-ci, ils le visitent toutes les nuits.

Alors Achille ferme les yeux aux rictus anciens et plonge le nez dans le cristal, au plus près du miroir odorant. Les fragrances de violette, fugaces, puis de cassis, cèdre et havane se mêlent harmonieusement aux senteurs de poivre et d’épices. Quelques notes de vanille discrète lui disent que le bois est sur le point de se fondre au vin. Le jus crémeux marqué par l’élixir de cassis lui caresse la bouche de sa matière tendre. Le vin de corps moyen s’ouvre et s’enrichit de notes cacaotées, caféiées et poivrées puis se fluidifie un peu juste avant l’avalée. La finale est correcte sans être très longue, des petits tannins, fins et soyeux lui offrent en le quittant leur réglisse poivrée.

Le visage écrasé sur la vitre du passé qui le retient encore,

Olivier aux dents noires ricane.

 

EAMOFFOTILÉECONE.