Littinéraires viniques » Christian Bétourné

BLEU-BLANC et ROSE-BONBON.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

“Va-t’en, fous l’camp bon à rien d’nègw” !!!

Le cheval du contremaitre se cabra, le fouet du blanc à chapeau noir claqua sur le dos en sueur de l’homme courbé sur un tas de cannes à sucre fraîchement coupées. Son corps se cabra lui aussi, mais pas un son ne sortit de sa bouche grimaçante. Les dents serrées à se briser il tenta de fuir, mais le serpent de cuir enragé le rattrapa, s’enroula autour de son torse et sa queue effilée lui scarifia le torse. Puis encore et encore. Le cuir sifflait, le serpent rougissait, gras de sang, ivre de sueur, de chaleur, mordant et remordant la peau noire frissonnante. Bleu-Blanc s’écroula sur les cannes abattues, la poussière et les fragments de feuilles séchées collés à sa peau accentuèrent la douleur. Le cataplasme assoiffé avalait comme un buvard les humeurs écarlates qui sourdaient de la peau marquetée d’ébène et d’acajou précieux. Bleu-Blanc soufflait bruyamment, crachait et s’étouffait à moitié, son visage noir rouge de terre devint gris, ses yeux révulsés ne voyaient plus. On aurait pu croire que deux gros vers blancs sertis dans ses orbites lui dévoraient goulument la vie. Puis il lâcha prise, sa bouche couverte d’écume se ferma, à bout de force il s’affala et s’enfonça dans la nuit de l’inconscience. Autour de lui les hommes s’écartèrent, bras ballants, épaules voûtées, têtes basses. Vaincus d’avance. Stuart, debout sur ses étriers leva le bras, la serpentine menaçante, le travail reprit, les cannes se remirent à chanter sous les lames étincelantes des machettes. Le ciel était pur, éclatant, comme le ciel du paradis le dimanche à la messe.

Au dessus des vagues de cannes mûres couleur d’ambre foncé, agitées par une brise têtue, on pouvait apercevoir le bleu cobalt de la mer qui s’étendait jusqu’à l’horizon. Le smalt profond des eaux était strié de vaguelettes vertes crêtées d’écume immaculée, que le vent chaud emportait jusqu’à la côte. Ce lait de mer brouillait un peu la pureté du ciel sans nuages, et déposait sur la peau basanée des moricauds au travail de fines marbrures salées. Deux hommes, veillant à ne pas être vus, déposèrent doucement le blessé sur un lit de bois brut à l’intérieur d’une cahute puis se sauvèrent pour rejoindre les champs. La douleur était telle qu’il râlait doucement et prononçait des mots incompréhensibles. Les quelques femmes occupées à rincer à grande eau la lessive des maitres baissaient les yeux, feignaient de ne pas entendre et n’osaient pas, ne serait-ce que s’approcher de la porte grande ouverte de la masure.

Dans la vaste demeure du becquet, maitre incontesté des immenses champs de cannes et des esclaves noirs qui y travaillaient durement, un piano chantait gaîment. Entre chaque volée de croches endiablées un rire insouciant roulait en perles cristallines, un rire joyeux de jeune fille. Louis-Charles Lavolière n’était pas un mauvais bougre, mais il dirigeait sa propriété d’une main de fer. Petit, chauve, bedonnant, il n’avait rien de l’image traditionnelle du grand propriétaire terrien élégant et racé, mais ses yeux gris acier et sa voix de basse profonde faisaient très vite oublier à ceux qui avaient affaire à lui, son physique atypique et ingrat. Louis-Charles était le troisième de la lignée, depuis que Louis-Jacques avait débarqué à la Pointe Allègre en juin 1635 avec la troupe menée par Jean du Plessis d’Ossonville et Charles Liènard de l’Olive, dans l’île de Guadalupe. Les esclaves arrachés aux terres Africaines, eux aussi, étaient de troisième génération. Ils avaient prospéré jusqu’à dépasser le nombre de cinq mille et Blanc-Bleu était l’un de ceux-là.

Clara faisait sa joyeuse, comme souvent lorsqu’elle tapait n’importe comment sur les ivoires du piano, en riant comme la moitié folle qu’elle était. Grande comme l’avait été sa mère morte d’une embolie foudroyante quand elle n’avait pas deux ans, sa longue chevelure noire descendait jusqu’à la taille, contrastant avec sa peau crème de lait et ses yeux vieux rhum. Clara souriait. Clara souriait toujours. Un sourire de façade. Mais pour savoir dans quelle humeur elle se trouvait vraiment, il fallait mieux se fier à son regard. Elle avait vingt ans, mais elle était pire encore que la plus expérimentée des garces. Et cruelle avec ça, le sourire aux lèvres quand elle éconduisait vertement les prétendants qui se jetaient à ses pieds, les babines frémissantes quand elle assistait, gourmande, aux supplices terribles, quand à la moindre peccadille un contremaître hilare lacérait les chairs fragiles des esclaves épuisés. Clara était la digne fille perverse de son père.

Ce jour là l’envie lui vint d’aller parader sous son ombrelle de dentelle blanche dans le quartier des ouvriers. Elle marchait, taille cambrée et sourire figé, affrontant les regards des pauvres hères surpris de la voir apparaître. Effrayés, ils faisaient aussitôt le dos rond et marmonnaient quelques mots inaudibles. Attirée par une petite troupe amassée devant la porte ouverte d’une cahute, elle s’avança. Tous se découvrirent et s’écartèrent pour lui laisser le passage. Clara entra d’un pas décidé, un pas de maîtresse, un pas ample et souple, provocant qui faisait rouler ses hanches. Devant elle, elle distingua dans la pénombre un corps affalé sur le ventre, le corps d’un noir athlétique dont le dos à vif, rouge comme la chair d’une grenade éclatée, luisait sous les rais de lumière crue qui perçaient entre les planches disjointes de la cabane misérable. L’air sentait la sueur chaude, le sucre de canne, la colère et la crasse accumulées. Elle aima cette odeur. La tête lui tournait un peu, un frisson courut sur sa peau, elle sentit le long de ses reins couler un ru de sueur. Délicieux. Jamais elle n’avait ressenti un tel plaisir. La surprise fut totale quand l’eau de ses larmes coula sur ses joues. Elle rougit, se sentit heureuse et coupable à la fois de perdre ainsi le contrôle de ses émotions. L’homme la regardait sans baisser les yeux, il avait un regard doux. Sous ses longs cils noirs ses iris couleur d’orage brillaient. “Mamzelle Rose-Bonbon!” murmura t-il d’une voix grave éraillée. Pour la première fois de sa jeune vie Clara demeura interloquée. Ne sachant que dire, dépassée par ce qui lui arrivait. Alors elle décida d’agir, se tourna vers la porte et ordonna d’une voix ferme qu’on lui apportât des linges propres, des onguents et une bassine d’eau chaude. Les dizaines de paires d’yeux, interrogatifs et curieux qui se massaient devant l’entrée, s’égayèrent en caquetant comme des volailles effrayées.

Une jeune négresse marron revint avec l’eau, le linge propre et les onguents qu’elle déposa à même le sol de terre, entre Clara, qui ne broncha pas, et le blessé. Puis s’éclipsa, effarouchée par le silence lourd qui épaississait l’air dans la cabane. La jeune femme lutta pour retrouver l’usage de la parole, elle s’humecta les lèvres avec un bout de drap mouillé, prit une gorgée d’eau claire tant sa bouche était sèche. L’homme la regardait toujours, ses bras ballants pendaient de chaque côté de la couche. Son visage tressaillait par instant, les douleurs étaient fortes. Clara s’approcha sans un mot, s’agenouilla et entreprit de nettoyer avec douceur les plaies qui commençaient à suinter. Elle chassa les grosses mouches bleues qui zézayaient en rondes impatientes au-dessus des chairs en bouillie. Tous deux se taisaient. Clara pleurait en silence tout en s’affairant, elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, ne parvenait pas à mettre un nom sur ce sentiment nouveau qui lui avait serré la gorge dès qu’elle était entrée; la tête lui tournait, elle se sentait emportée par un étrange tourbillon, violent, puissant, renversant qui bouleversait brutalement ses certitudes comme son insouciance habituelle. Et cela l’indisposait au plus haut point, déchirée qu’elle était entre la douceur qui la gagnait et la grande colère qu’elle ressentait à se retrouver, malgré elle, dans cet état.

Les linges mouillés étaient maintenant rouges de sang noirs de croûtes sales, un mélange de terre, de fragments de feuilles de canne, de cristaux de sel. La douleur avait faiblit, le visage de Blanc-Bleu semblait apaisé. Clara regarda d’un air incrédule sa robe maculée d’écarlate, piquetée de débris divers; elle qui aimait la propreté et les vêtements impeccablement repassés ne cilla pas. Elle se pencha sur l’homme et demanda d’une voix douce : “Pourquoi m’as-tu appelée Rose-Bonbon?”. Blanc-Bleu déglutit plusieurs fois, une onde de joie passa sur son visage. Elle aima la vision furtive de ses dents blanches, saines et régulières, de ses lèvres noires, charnues, humides, au dessin parfait. “C’est l’nom que j’vous donne Mamzelle, c’est qu’elle est rose vot figure quand vous riez”. La réponse amusa la jeune femme qui continuait à pleurer en silence, elle n’y pouvait rien faire, les larmes coulaient lentement et s’en allaient mouiller le haut de sa robe de coton fin. On pouvait voir la pointe de ses seins se dresser au travers du tissu humide. Des images virevoltaient dans sa tête comme une nuée de papillons noirs, les images d’une ville dévastée, de lourdes pierres tombaient autour d’elle, le ciel tremblait, le visage d’un jeune homme au visage terrifié apparaissait aussi par instants pour se dissoudre aussitôt. Pleurait-elle pour ça ? Elle ne savait pas, c’était comme des souvenirs qu’elle n’avait jamais vécus. Clara secoua la tête pour chasser ces images. “Quel est ton nom?” demanda t-elle à l’esclave. “Blanc-Bleu” répondit-il. “Et pourquoi t’a-t-on donné ce nom ridicule?” poursuivit-elle. “A cause du drapeau bleu blanc rouge, à cause de la Liberté. c’est mon nom Liberté, Blanc-Bleu Liberté” s’entendit-elle répondre. Elle se mit à rire franchement sans pouvoir s’en empêcher. Elle se pencha spontanément et embrassa furtivement la joue de l’homme. Il rit aussi. Il leur sembla qu’ils étaient seuls au monde.

Après avoir châtié les deux cochons de nègw qui avaient secouru Blanc-Bleu Stuart galopa vers la cabane. A sa vue, les esclaves, tels des souris effrayées par l’arrivée du chat, s’enfuirent de tous côtés. Il regarda au travers des planches. Clara embrassait la joue de ce salopard de nègw et ils riaient tous les deux !!! Alors Stuart enfourcha d’un bond son pur-sang bai et galopa à toute allure informer le maître.

Clara se leva. Elle ne pleurait plus, elle se sentait joyeuse, mais sa joie était nouvelle, différente, son cœur battait plus vite, l’idée lui vint d’exiger qu’on l’appelât Blanc-Rouge. Elle rit de plus belle en battant des mains. “Je reviens te voir bientôt” murmura t-elle au moment ou le corps de l’homme se cambrait et retombait inerte sur sa couche. Un jet de sang écarlate giclait de son flanc en inondant le bas de sa robe. Elle n’eut pas le temps de comprendre, le second coup de feu traversa son dos, puis le mur de bois de la cahute éclata. elle tomba d’un bloc sur le corps de Blanc-Bleu, son sang se mêla au sien, sa main gauche recouvrit la joue gauche de l’homme. Comme une caresse. Ses doigts tremblèrent un court instant …

Louis-Charles baissa le canon de son fusil à deux coups, il était gris comme un matin d’hiver, son regard était figé. Puis il lâcha son arme et tomba à genoux en gémissant. Derrière lui les yeux énamourés de Stuart brûlaient d’un feu mauvais.

HAÏKUS 29

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LE PETIT RAGONDIN.

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Le ragondinet de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Un petit ragondin tout seul dans la broussaille

Il a perdu maman, ils ont mangé papa

Les Amériques sont loin, très loin derrière la baille

Ah s’il avait des plumes, il volerait là-bas

Au dessus des nuages, au travers des nuées

Avec les anges blonds que Dieu a emportés

Mais sa fourrure collante ne veut pas le lâcher

Autour de son terrier, de grosses bêtes fauves

Le guettent tout le jour et quand la nuit est mauve

De sa voix désolée il chante un air pas gai.

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Un petit ragondin caché sous la ferraille

Sous les bombes, éperdu, il sent trembler la terre

Le monde est désolé, le soleil en enfer

Il s’accroche aux roseaux et ça pue la ventraille

Et la viande rôtie, l’acier et le napalm

Et le sol tremble encore, il pleut des bouts de chair

Le petit se blottit. Des tas de pattes en l’air

Volent dans le ciel rouge comme des oiseaux morts

Il pleure dans sa moustache des perles, des larmes d’or

Et la rivière charrie ses rêves d’enfant blessé.

ENTRE TES DENTS …

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La De fait la sarabande.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Touffu,

Moussu,

Rasé,

Tondu,

Mordu.

Opale tendre,

Et rire

Fondu.

Changeant,

Sur l’arbre

De mes rêves.

Orfèvre,

Ma fève …

—–

Fends la bise,

Fends l’exquise,

Fends l’abricot

Mûr

Du désir,

Qui frise,

Et me brise,

Les reins,

Pire,

Que la brise,

Qui caresse

Tes seins …

—–

Avide,

Il verse,

Sa liqueur

Acide,

Qui coule,

Sur tes fesses.

Tigresse,

Drôlesse,

Diablesse,

Tu navigues,

Éperdue,

Et te touches,

Le cul …

—–

Dans la raie,

Distendue

De ton désir,

Exsangue,

Je tangue,

Et j’afflue,

Dru.

Tout au fond,

De ton antre,

De son regard fendu,

Le cyclope

Interlope,

Bute,

Et rage,

Aigu …

—–

Puis il brame,

Le pleur enivrant,

Du déversement

Charmant.

Ton ventre rond

Chante,

Ondule,

Trémule,

Se lamente,

A l’unisson.

Au matin blême,

Le con a chanté…

—–

L’aria sublime

Du sang,

Que le vent

Décuple.

Tes oblongs,

Obus fragiles,

Balancent,

Lourds,

Et charnus,

Et pointent,

Vers le ciel,

Leur regard

Goulu …

—–

Danse

Ma fée

brûlée,

La lance

Aiguisée

De ton regard

Velu,

Se balance.

Dans tes yeux

Bleus.

Zinzolin,

L’arc-en-ciel

A ondoyé …

—–

J’ai défait

Mon armure,

Si dure,

Au fond

De ton siphon.

Ton coeur

Qui m’accueille,

Écureuil

Flambant,

Tu croques,

Mes noisettes,

A coups de dents

Pointues …

—–

Et je lâche,

Aux cieux,

Rougis,

Le cri,

Puissant,

De mon vit

bleuit,

Par les eaux

Poivrées

Qui perlent,

Damoiselle,

De tes flancs

Charmants …

—–

Je jouis

Entre tes plis,

De velours.

Pur boulgour,

Miel

Lourd.

Mon amour …

UNE HYÈNE.

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Irène la hyène de La De.

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Illustration Brigitte de Lanfranchi, texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Irène est une hyène, une fille de la mort,

Quand elle ouvre la gueule, son haleine putride

Affole la savane, les buffles, les butors.

Les marais eux aussi ! Sous la chaleur torride,

Leurs eaux sont corrompues par les fièvres ardentes,

Quand l’innommable hyène danse la sarabande

—–

C’est une boule de pus, laide comme un prurit,

Un furoncle écarlate, une glande infectée,

La bête, avec sa bande, traque les nouveaux nés,

Les vieillards, les malades, les affolés qui fuient,

Alors c’est la curée quand le sang a jailli.

—–

Elle est basse du cul, on dirait qu’elle a peur,

Ce n’est qu’un stratagème pour rassurer ses proies,

Elle sait cacher ses crocs derrière son sourire faux

“Je suis une bonne amie, la cousine d’un roi

Un lion magnifique au regard de vainqueur !”

Dit-elle d’une voix de miel aux petits animaux.

—–

L’antilope est si vive que souvent elle échappe

A la meute tueuse des hyènes déchainées

Mais reste la charogne au ventre noir gonflé,

Les chasseuses bernées ont quand même leurs agapes

Et les mâchoires puissantes se mettent à l’unisson,

Dans la nuit étouffante ricassent les noirs démons.

—–

Dans son sommeil Irène gémit en frissonnant,

La savane est en feu, et le vent obsédant,

 Attise le foyer qui lui lèche les flancs.

Toutes les bêtes sont mortes dans la nuit embrasée,

Elle court comme une folle sous les dents du brasier,

Un buffle au mufle noir, aux cornes acérées

A croisé son chemin. D’un coup l’a éventrée.

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Irène atroce reine, plus que toutes mal aimée,

La lune s’est cachée, et la mort ta marraine,

D’un seul coup de sa corne, tes espoirs a fauchés.

ANSELME ET CORALIE.

Portrait d'un vieillard et d'un jeune enfant, Ghirlandaio - 1490

Portrait d’un vieillard et d’un jeune enfant, Ghirlandaio – 1490.

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Texte Christian Bétourné  – ©Tous droits réservés.

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Le “M en U” planait et planait, plongé dans une méditation profonde qui l’entrainait aux confins de Lui-même. Quadrature du cercle, qu’il pouvait seul dans l’univers infini réaliser. Lui qui par essence est sans limite, sans âge, sans commencement et sans fin. Les avatars du premier, du second et du troisième rang avaient pour mission, de mettre scrupuleusement en œuvre le Plan, en gestation constante, du “M en U”. Pour le “M en U”, ce qui est contradictions, oppositions, oxymores apparents, n’a aucun sens, car il est le centre de l’union parfaite!

Le petit Prince était une hiérarchie à lui seul dans ce système implexe, il pouvait, au gré de l’évolution, et au nom de l’amour, l’un des axes principaux autour duquel le Plan s’articulait, aussi parfait que la structure d’un nautile, intervenir partout et n’importe quand. Cela lui était facile puisqu’il n’était soumis, ni au temps, ni à l’espace, comme le sont encore et pour longtemps, ces pauvres humains préhistoriques!

Or donc, de ce point de vue, le petit prince était vraiment un Prince. Non pas un prince de pacotille avec couronne rutilante et fourrure de lombric sauvage, non, pas un prince dit de sang, à la mode de nos dynasties consanguines, mais un Prince (principio) au sens premier du mot. Un Seigneur au Service. Le petit Prince suivait toutes les âmes vierges lancées dans la très longue aventure de l’espèce humaine. Un travail gigantesque, quand on sait combien les bipèdes sont superficiels, versatiles et dangereux, pour leurs semblables comme pour eux-mêmes. A la différence des avatars un peu laxistes, l’enfant blond était un interventionniste, de temps en temps, il accélérait les évènements, freinait, ou lançait dans le jeu de quoi “consoler, aider … “, un peu, ces pauvres âmes sur le chemin. Avec le temps, qu’il ne connaissait pas mais dont il voyait les effets sur ses “ouailles”, il s’était attaché à certains couples écrasés par un karma très lourd, le fameux karma de “l’inaccessible étoile”, et les aventures douloureuses de ces âmes particulières lui mettaient les larmes aux cils. C’est pour ceux-làb et pour ceux-là uniquement, qui luttaient vie après vie, ne se décourageant pas et tenant bon le cap, qu’il donnait de petits coups de pouce. Imperceptibles. C’est ainsi qu’il avait apaisé Génevote, guidé Gelsomina, protégé Agakuk de l’ours, consolé Wahiba trahie par la nuit noire, et surtout, veillé, tout en les caressant du bout de son sourire lumineux, sur Splendide le chat tigré et Merveilleuse la Persane.

Pendant que les âmes migraient de vie en vie, le petit Prince connaissait l’ineffable félicité de l’éternité. Du moins ce fut ainsi pendant des millénaires, jusqu’à ce jour nouveau, jusqu’à ce lever de soleil, semblable aux millions de ciels rosissants qu’il avait vécus …

Oui, ce matin là qui n’était pas le premier matin du monde, le vieux soleil, mais il y en avait eu d’autres avant celui-là, se désengluait de la nuit, une nuit comme les nuits précédentes, noire, impénétrable aux regards de chair, une nuit à ne jamais finir. Les étoiles pâlissaient, les premiers rayons de l’astre rasaient les montagnes, jouaient entre les feuilles des arbres agitées par la brise du lever, et dans les vastes plaines, aux quatre coins du monde, les humains ouvraient péniblement les yeux sur les épreuves à venir.

Anselme tutoyait le siècle, il avait quatre vingt seize ans bien écornés. Cela faisait des lustres qu’il vivait seul, il avait bien eu une femme dont il n’avait gardé aucun souvenir, un météore qui avait traversé sa vie, pour disparaître un soir d’été dans la sacoche d’un conducteur de train à vapeur. Une erreur d’aiguillage se disait-il en riant. Anselme aimait sa solitude, il vivait dans une masure à la sortie d’un village. Un si petit village que la sortie faisait aussi office d’entrée. Un jardin anarchique séparait son logis de la rue, il y cultivait un peu, de quoi se mettre une carotte sous la dent, et des fleurs aussi, plus ou moins sauvages, qui poussaient au hasard. Il jetait les graines sous le vent, vent de sud, de nord, d’est ou d’ouest, et son jardin vivant changeait de visage tous les ans. Deux poules et un coq lui donnaient quelques œufs, le coq était sacrifié à Noël et lui faisait table pleine jusqu’au jour de l’an. Anselme menait une vie taiseuse et frugale. Il était seul au monde. Souvent il s’asseyait sur un banc de bois brut, sous un auvent, contre la façade de la maison, Hiver comme été, il y passait des heures, les yeux fermés, il laissait libre cours au torrent d’images et de pensées qui lui traversaient l’esprit. Sans jamais s’y opposer. Au bout d’une heure, parfois de plusieurs heures, le flux faiblissait et son regard intérieur perçait les brumes de l’ego. Sur l’écran de ses paupières closes, il voyait apparaître, perché sur la branche d’une étoile, un petit bonhomme aux grands yeux de pierre précieuse qui le regardait sans faire un geste. Longtemps. De temps à autre, quand il avait perdu la notion du temps et de sa propre existence, l’enfant blond, d’un geste large, lui envoyait une pluie d’étoiles colorées qui éclataient sous son crâne. Dans ses membres engourdis par l’immobilité, une chaleur réconfortante l’envahissait. Ces jours là, il lui arrivait de passer un jour et une nuit sur son siège, insensible à la chaleur, au froid et à la pluie. Seule la faim parvenait parfois à le tirer de sa torpeur.

Coralie, huit ans, passait tous les jours devant la maison du vieil homme. Elle s’arrêtait un moment, et observait Anselme aux yeux fermés qui souriait. La petite était solitaire, certes elle avait les amours des enfants de son âge, maman, papa, et ses peluches, mais à l’école, assise sur un banc, elle regardait, sans participer, les jeux bruyants des autres enfants. Elle n’avait pas d’amis, et entretenait avec les mioches des rapports ad minima. Non pas parce qu’elle se sentait différente, mais parce que c’était sa nature. Coralie était petite, menue pour son âge, ni belle, ni disgracieuse, elle avait un petit air réfléchi, des yeux dorés, le nez en trompette, et un visage constellé de tâches de son sur une peau laiteuse. Comme un ciel à l’envers. Etonnament ses cheveux, légèrement bouclés étaient noirs.

Un soir après l’école, Anselme, assis sur banc, les quinquets pour une fois grands ouverts sur le monde extérieur, lui fit un sourire accompagné d’un petit signe de la main. L’enfant s’arrêta, franchit spontanément la barrière ouverte du jardin et s’assit sans un mot à côté du vieillard. A le voir chaque jour planté près de sa porte, elle se sentait comme lui, autre, à l’écart dans la cour de l’école. Anselme tourna son visage vers elle, ému par le geste de la petite fille. Il sortit de sa poche un éclat de quartz rose, qu’il avait trouvé à ses pieds après la dernière manifestation du petit Prince et le posa dans la main de l’enfant. Le quartz, malgré le ciel gris menaçant, rutilait dans la menotte de Coralie. Ses yeux se levèrent, innocents et interrogatifs vers le vieil homme, puis elle fut comme hypnotisée par la pierre dont la lumière se reflétait sur son visage, et éclaircissait son regard qui passa du doré à l’ambre translucide. Elle ne voyait plus que ce fragment de quartz, et souriait béatement, sans être intriguée pour autant, aux images étranges, aux silhouettes en foule, qui défilaient à toute vitesse sur la surface lisse du cristal de roche. Tout cela lui semblait naturel. Le soir en se couchant elle regarda à nouveau la pierre rose, la lumière qu’elle émettait pulsait dans le creux de sa main, elle l’embrassa et la cacha sous l’oreiller. Et s’endormit comme une enfant sage.

Elle rêva toute la nuit. Elle marchait dans la rue, une étoile la suivait, le ciel était d’azur, mais elle était visible comme en pleine nuit. Puis elle se retrouva au pied de hauts remparts; dans une maison, à peine visible derrière un moucharabieh de bois sculpté, une belle femme brune aux grands yeux noirs la regardait, et lui disait des mots qu’elle n’entendait pas. Des murs chaulés remplacèrent les remparts, une jeune femme aux cheveux voilés, très pâle, allongée sur un bat-flanc, murmurait des mots silencieux, le regard perdu au-delà du plafond de sa cellule. Un moine au visage de cire se penchait sur elle. La gisante se tourna vers l’enfant et lui sourit. Coralie baissa les yeux, ses jambes étaient courtes, épaisses, elle ne reconnut pas ses mains grosses et larges aux doigts boudinés. Elle nageait maintenant, se noyant à moitié dans une eau salée, agitée de vagues courtes, sous un soleil ardent qui ne la brûlait pas. Un ours blanc, gigantesque, jaillit d’un trou, elle le regarda, pas inquiète du tout, à l’abri du froid cinglant sous son anorak de peau de phoque. Dans un amas de décombre, deux jeunes gens enlacés dormaient ? Le jour pointait dans la chambre de Coralie perdue au milieu de ses peluches. Juste avant que la langue de soleil, qui courait sur son lit, ne la réveille, un petit bonhomme blond assis dans le ciel lui tendit, du bout de sa canne à pêche, une grande fleur rouge ourlée de jaune. Elle la prit du bout des doigts et se réveilla. Sous l’oreiller, sa pierre rose était toujours là. Quand elle la fit glisser vers elle, la pierre était chaude et vivante.

Le lendemain après midi elle se hâta vers la maison d’Anselme. Elle le trouva, les yeux clos, immobile sur sa banquette de bois. Quand elle s’assit près de lui, il ne parut pas l’avoir remarquée. Alors elle lui prit la main et y déposa le quartz rose. Les doigts d’Anselme étaient glacés et violacés. La pierre grésilla, passa par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel puis s’éteignit soudainement. La tête du vieillard tomba sur son épaule. Coralie comprit qu’il était parti, elle n’en fut ni surprise ni effrayée, simplement très malheureuse comme si elle même était morte. Ce fut une immense douleur, bleue comme les glaces du grand nord. Elle glissa entre les mains croisées d’Anselme la grande fleur rouge ourlée de jaune, que le petit garçon de ses rêves lui avait donnée la nuit précédente pour la consoler, et lui dire aussi quelque chose qu’elle n’avait pas compris. La vieille âme de Coralie était si petite !! Elle pleura longtemps, des larmes d’enfant, de ces larmes qui coulent à flot. Là-haut, le petit Prince ne souriait plus.

Quand elle arriva chez elle, la nuit tombait, ses parents étaient aux quatre cent coups, des voisins les avaient alertés au sujet de ses visites suspectes chez Anselme, ce vieux bizarre, assis sur son banc à longueur de temps. Il devait guetter ses proies sans doute? La police était là. Deux inspecteurs l’interrogèrent longuement à propos du vieil homme. Ils lui posèrent des questions étranges que Coralie ne comprit pas.