DENIS MORTET, GEVREY « EN MOTROT » 1996.

NOËL. Temps doux, ciel bas, le silence règne sur la ville, voitures remisées, rues quasi désertes, de rares passants à la recherche de pain frais. On se croirait en guerre, le black-out du 25 Décembre. A bien tendre l’oreille, au détour des rues, on perçoit, étouffés par l’épaisseur des murs, les cliquètements affamés des fourchettes impatientes.

Un nid de chanterelles posé au creux de l’assiette, quelques pommes de terre grelot rôties sur leur peau l’entourent. Sur l’autre moitié du cercle, trois petits « pavés » de filet de pigeon, que la poêle à feu vif a dorés, juste à point, le sang perle encore entre chair et peau.

Sur la table d’un jour ordinaire, un jour à faire de la « Motrot » sur une vieille bécane millésime 96, la bouteille du délit d’initié encore emmaillotée dans son film protecteur, dans le verre remplit au tiers, le Gevrey patiente en prenant le temps de bien prendre l’air. Sa robe rouge cardinalis n’a point perdu de sa couleur, sa densité semble intacte, si ce n’était le voile orangé qui signe son âge. Quelques touches de couleur aussi, la jolie rose de printemps n’a pas dit son dernier mot, au centre du verre le violet de la baie de cassis, lui non plus, n’a pas baissé pavillon.

Voilà qui se présente joliment. Le pigeon, cuit de qu’il faut et pas plus, est d’un fondant confondant, d’une tendresse à vous mouiller les yeux, avec ce qu’il faut de giboyeux pour appeler le Gevrey au mariage, lequel s’empresse d’obtempérer. La rose qui marque subtilement sa robe n’a point perdu de son bouquet, le cassis, la groseille, eux aussi, très fins et encore perceptibles, agacent ce qu’il faut les muqueuses – 96 fut frais. Du fruit, des fruits donc, encore actifs et odorants. Puis l’âge du vin se dévoile, les notes dites tertiaires apparaissent, le champignon, l’humus du sous bois, la réglisse, le cuir, relevés d’une pointe fumée, se joignent harmonieusement au concert olfactif. Et bien d’autres subtilités, du catalogue duquel je vous fais grâce.

Pigeon, chanterelles et pommes de terre onctueuses parfument le gosier, le préparent au mariage. La noce a lieu et le palais ulule de plaisir. Une pointe sucrée matinée de la fraîcheur des fruits exhausse le pigeon qui se remet à voler en bouche. La matière du vin, d’une délicatesse bienvenue, emplit la bouche sans faiblir, ni creux, ni mollesse, les fruits se déploient bellement, le pigeon frétille, la chanterelle fragile relève sa collerette, l’onctueux de la patate exulte. L’avalée faite, il faut bien jour finir par avaler, le jus révèle sa puissance maîtrisée, les tannins, à peine perceptibles, sont polis, tellement que l’on pourrait se croire en compagnie éduquée, la groseille tient longuement la note. Un vin de Diva, une balade « En Motrot » que je ne suis pas prêt d’oublier …